I.
Psychologie de l’intériorisation féminine ou construction sociale ?
Une étude interne menée chez Hewlett-Packard, devenue depuis une référence largement citée dans la littérature sur le sujet, a mis en évidence un écart frappant : les hommes postulent à un poste lorsqu'ils estiment remplir environ 60 % des critères demandés. Les femmes, elles, attendent le plus souvent d'en remplir la quasi-totalité avant de se sentir légitimes à candidater.
La lecture la plus immédiate de ce chiffre est aussi la plus tentante : les femmes manqueraient de confiance en elles. Il faudrait donc les encourager à "oser davantage", à "se lancer".
Mais une autre lecture est possible. Et si cet écart n'était pas le symptôme d'un déficit de confiance, mais une réponse parfaitement cohérente, presque rationnelle, à un environnement qui a longtemps récompensé l'audace chez certains et sanctionné cette même audace chez d'autres ?
Si c'est le cas, alors la question change complètement. Il ne s'agit plus de "réparer" quelque chose chez les femmes. Il s'agit de comprendre ce qui, dans l'histoire individuelle autant que collective, a appris à tant de femmes à se voir plus petites qu'elles ne sont.
II. Le syndrome de l'imposteur : nommer sans enfermer
En 1978, les psychologues américaines Pauline Clance et Suzanne Imes publient un article fondateur : The Impostor Phenomenon in High Achieving Women. Elles y décrivent un phénomène qu'elles observent chez des femmes objectivement compétentes, diplômées, reconnues dans leur domaine, et qui pourtant vivent avec la conviction intime de ne pas être à leur place. La peur, omniprésente, d'être un jour "découvertes". L'impression que leurs réussites relèvent de la chance, du hasard, ou d'une erreur d'appréciation de leur entourage.
« Ce phénomène peut être alimenté, par ailleurs, en réaction aux conséquences négatives susceptibles de s'abattre, dans notre société, sur la femme qui affiche de l'assurance quant à ses capacités. Margaret Mead (1949) a souligné que la femme indépendante ou qui réussit « est perçue comme une force hostile et destructrice au sein de la société ». Selon Mead, la féminité d'une femme est remise en question par sa réussite. Les travaux de Martina Horner (1972) viennent appuyer l'observation de Mead selon laquelle, pour une femme, réussir dans notre culture relève de fait d'une entreprise redoutable. Horner indique que de nombreuses femmes sont motivées par l'évitement de la réussite, par crainte d'être rejetées ou jugées moins féminines en cas de succès. Maccoby (1963) a quant à elle affirmé que « la jeune fille qui conserve les qualités d'indépendance et d'effort actif (l'orientation vers l'accomplissement) nécessaires à la maîtrise intellectuelle défie les conventions du comportement propre à son sexe et doit en payer le prix — un prix qui se traduit par de l'anxiété ».
Le fait de persister à se percevoir comme une usurpatrice sur le plan intellectuel peut permettre à une femme performante de concrétiser, dans une large mesure, son aspiration à la réussite, tout en apaisant certaines de ses craintes face aux retombées négatives qui pèsent sur les femmes qui réussissent dans notre société. Tant qu'elle entretient l'idée qu'elle n'est pas brillante, elle s'imagine pouvoir échapper au rejet social. » Clance & Imes, The Impostor Phenomenon in High Achieving Women, Psychotherapy: Theory, Research & Practice, 1978 (traduction personnelle)
Ce que cet article a apporté est considérable. Il a donné un nom à une expérience que des millions de femmes vivaient en silence, persuadées d'être seules dans ce cas, persuadées que ce sentiment révélait quelque chose de vrai sur elles. Le nommer, c'était déjà commencer à s'en dégager.
Mais ce concept porte aussi un risque, s'il est mal employé. Si l'on en fait une "pathologie individuelle" - quelque chose qui se passerait dans la tête de chaque femme, indépendamment de tout contexte -, alors on fait porter à chacune la responsabilité de résoudre, seule, ce qui est aussi un phénomène de grande ampleur, traversant des générations entières et des pans entiers de la société.
Le syndrome de l'imposteur n'est pas un défaut de caractère. C'est, le plus souvent, la trace d'un apprentissage commencé bien avant qu'on ait l'âge de le remettre en question.

III. Ce que l'enfance installe
Les recherches en psychologie du développement apportent ici un éclairage précieux. Carol Dweck, professeure à Stanford connue pour ses travaux sur les "mindsets" (état d'esprit fixe versus état d'esprit de croissance), a aussi étudié comment se construisent, dès le plus jeune âge, les croyances que les enfants ont sur leur propre intelligence et leurs capacités.
Ce que ses recherches - et celles qui les ont suivies - ont montré est troublant : dès l'âge de six ans environ, les filles commencent déjà à s'attribuer une "brillance" intellectuelle moindre que les garçons, alors même que leurs performances scolaires sont équivalentes, voire supérieures.
Ce décalage ne surgit pas de nulle part. Il se construit, jour après jour, dans le langage que les adultes emploient, souvent sans en avoir la moindre conscience. Une fillette qui réussit est volontiers félicitée pour son sérieux, son application, sa gentillesse. Un garçon qui réussit est plus volontiers félicité pour son intelligence, sa vivacité, son audace. Deux récits de compétence se construisent ainsi en parallèle, dès l'enfance : l'un fondé sur le mérite et l'effort, l'autre sur une qualité supposée innée.
Ce n'est pas un choix conscient, ni de la part des enfants, ni le plus souvent de la part des adultes qui transmettent, souvent eux-mêmes sans en avoir reçu d'autres modèles. C'est une construction progressive, silencieuse, qui s'installe avant même que l'enfant ait les mots pour la nommer et bien avant qu'elle ait les moyens de la questionner.
IV. La minimisation comme stratégie de survie relationnelle
Voici ce qui complète - et complexifie - le tableau : la minimisation n'est pas seulement une affaire de croyances intériorisées. C'est aussi, très concrètement, une stratégie qui fonctionne.
La psychologue sociale Laurie Rudman a mis en évidence un phénomène qu'on appelle le backlash effect : dans de nombreuses situations, lorsqu'une femme adopte des comportements associés à l'assurance, à l'autopromotion, à l'affirmation directe de sa valeur - des comportements qui, chez un homme dans la même situation, sont perçus comme normaux, voire valorisés -, elle s'expose à un jugement social négatif. Elle sera plus souvent perçue comme arrogante, agressive, "trop sûre d'elle".
Dans ce contexte, la minimisation cesse d'apparaître comme un manque. Elle devient une adaptation. Une façon, apprise très tôt et perfectionnée au fil du temps, de continuer à être aimée, intégrée, en sécurité dans le lien, sans déclencher la sanction sociale que l'affirmation directe pourrait provoquer.
C'est ici que la phrase de Simone de Beauvoir prend tout son sens, loin de tout slogan : on ne naît pas femme, on le devient. Devenir, ici, ne désigne pas un choix librement consenti, mais un processus, fait de milliers de micro-ajustements, par lequel un être humain apprend, souvent dès l'enfance, la forme qu'il doit prendre pour rester dans le lien.
Le problème n'est donc pas que cette stratégie ait été inefficace. Au contraire, elle a souvent très bien fonctionné, et continue de fonctionner. Le problème, c'est qu'une stratégie ajustée à un contexte donné - une famille, une classe, un premier emploi - peut continuer à gouverner des choix bien après que ce contexte a changé. Ce qui protégeait à douze ans peut devenir, à quarante ans, ce qui empêche d'avancer.

V. La part qui s'est tue
Carl Gustav Jung parlait de persona pour désigner ce masque social que chacun construit au contact du monde. Pour beaucoup de femmes, cette persona s'est construite, dès l'enfance, autour d'un principe implicite : occuper moins de place. Parler un peu plus doucement. Atténuer ses réussites. Présenter ses idées comme des questions plutôt que comme des affirmations.
Ce masque, porté assez longtemps, finit par se confondre avec le visage. La femme qui le porte n'a alors plus l'impression de "se retenir" : elle a simplement l'impression que c'est ainsi qu'elle est.
Marie-Louise von Franz, proche collaboratrice de Jung et figure majeure de la psychologie analytique, a longuement exploré ce qu'elle appelait la difficulté, pour de nombreuses femmes, à habiter pleinement leur propre autorité intérieure ; non par manque de ressources internes, mais parce que l'environnement leur a, de mille façons subtiles, renvoyé que cette autorité était déplacée, excessive, ou simplement non désirable chez elles.
« Mais la femme subit de son côté l’influence de l’anima de l’homme. Une femme qui se comporte spontanément d’une certaine façon et qui remarquera que l’homme qu’elle aime ou qui l’intéresse en est choqué ou troublé, parce que ce comportement heurte l’image qu’il a de la femme, aura tendance à s’adapter à ce que l’homme désire, de peur de le perdre. Même très jeune, une petite fille comprend très vite que si elle entre dans le jeu de l’anima de son père en le câlinant et en lui faisant des coquetteries, elle obtient ce qu’elle veut de lui. La « fille à papa » écartera sa mère qui exige qu’elle ait les ongles propres et soit à l’heure à l’école ; elle saura dire « papa » sur un ton si charmeur qu’il fondra et tombera dans son piège. C’est ainsi que la fillette commence à exploiter l’anima de l’homme en y adaptant son comportement. Cela est bon dans une certaine mesure, car cela apprend à la future femme à connaître les réactions masculines et à savoir entrer à bon escient dans le jeu de l’instinct qui régit le rapport entre les sexes, mais cette attitude comporte un danger. Adulte, une telle « femme-anima » adopte le rôle que lui suggère ou lui impose l’homme qui retient son intérêt à ce moment-là, et le milieu masculin, professionnel ou autre, où elle évolue. Elle perd son autonomie et n’est consciente d’elle-même qu’en tant que miroir des désirs de son partenaire. Elle devient la « femme-objet ». L’homme pourra la trouver merveilleuse, au moins dans un premier temps, mais s’il lui fait défaut, elle se sentira anéantie, la conscience qu’elle a de sa personnalité dépendant uniquement de celui qui est son vis-à-vis. » Marie-Louise von Franz (1993). La femme dans les contes de Fées, Albin Michel
La question qui se pose alors n'est pas : comment devenir plus confiante ? comme s'il s'agissait d'ajouter quelque chose qui manquerait. La question est plus délicate, et plus juste : quelle part de moi a dû apprendre à se taire, pour que mon entourage reste confortable ?
VI. Une construction, donc quelque chose qui peut se déconstruire
Il est essentiel, à ce stade, de nommer clairement ce qui traverse tout cet article : la minimisation des compétences chez les femmes n'est pas un trait de caractère féminin. Ce n'est pas inscrit dans une "nature".
C'est un apprentissage. Transmis par l'éducation, reflété et amplifié par les représentations médiatiques, inscrit dans les normes implicites de nombreux environnements professionnels, répété - souvent sans malveillance, souvent par les personnes qui aiment le plus l'enfant qu'on a été - à travers les générations.
Cette distinction change tout. Parce qu'une construction, à la différence d'une nature, peut être interrogée. Et parce qu'elle est collective, elle ne peut pas être résolue uniquement à l'échelle individuelle, même si le mouvement individuel a, lui aussi, toute sa valeur.
Cela ne signifie pas qu'il "suffit" de s'affirmer davantage, ni qu'un travail de coaching sur la confiance en soi réglerait la question. Ce qui permet un mouvement réel, c'est de comprendre - dans sa propre histoire, avec ses propres figures, ses propres scènes d'enfance - d'où vient cette habitude de se voir plus petite. Non pas pour s'y résigner, ni pour la combattre frontalement, mais pour cesser de la prendre pour une vérité sur soi.
Le travail thérapeutique peut offrir cet espace rare : un lieu où une femme peut commencer à entendre sa propre voix - ses idées, ses désirs, ses compétences réelles - sans la corriger immédiatement, sans la rendre plus petite par réflexe. Dans le travail en Rêve Éveillé Libre, il n'est pas rare que des images surgissent qui montrent à la personne quelque chose qu'elle savait déjà d'elle-même, mais qu'elle n'avait jamais osé reconnaître pleinement : une force, une clarté, une présence qui n'attendait, en quelque sorte, que la permission d'apparaître.
VII. Ni plus petite ni plus grande
Revenons à la donnée du début. Les femmes qui attendent de remplir 100 % des critères avant de postuler ne manquent pas de compétences. La plupart du temps, elles ne manquent même pas, au fond, de confiance dans leurs compétences elles-mêmes.
Ce qui leur a souvent manqué, c'est la permission de se voir avec justesse. Une permission que beaucoup d'environnements - familiaux, scolaires, professionnels - ne donnent pas spontanément aux femmes, et qui doit alors être trouvée autrement.
Le mouvement individuel - apprendre à se voir telle qu'on est, ni plus petite ni plus grande - a une valeur réelle, et c'est celui que la thérapie peut accompagner. Mais ce mouvement, multiplié, raconte aussi autre chose : il révèle l'ampleur d'un système qui continue, à grande échelle, à produire cette minimisation et qui peut, tout aussi collectivement, apprendre à ne plus la produire.
La question n'est peut-être donc pas seulement : comment m'affirmer davantage ?
Mais aussi : qu'est-ce qui m'a appris à me voir plus petite que je ne suis ? Et : qu'est-ce que je veux, désormais, transmettre à mon tour ?
Ces questions vous habitent ? Je vous invite à les explorer, en consultation au cabinet à Spézet, ou en téléconsultation partout en France.
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Sources
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Clance, P. R., & Imes, S. A. (1978). The impostor phenomenon in high achieving women: Dynamics and therapeutic intervention. Psychotherapy: Theory, Research & Practice, 15(3), 241–247.
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Dweck, C. S. (2006). Mindset: The New Psychology of Success. Random House. En français : (2010) Changer d'état d'esprit - Une nouvelle psychologie de la réussite, Mardaga.
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Dweck, C. S., et al. (2017). Children's gender-stereotypes about intellectual ability emerge early and influence children's interests. Science, 355(6323), 389–391.
-
Rudman, L. A. (1998). Self-promotion as a risk factor for women: The costs and benefits of counterstereotypical impression management. Journal of Personality and Social Psychology, 74(3), 629–645.
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Von Franz, M.-L. (1993). La femme dans les contes de fées, Albin Michel.
- De Beauvoir, S. (1949). Le Deuxième Sexe. Gallimard.
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