De la loyauté assignée à l’individuation

par Monique Tedeschi | Sep 6, 2026 | Réflexions, Psychologie des profondeurs, Psychotrauma | 0 commentaire

« Ce n’est pas que je lui en veux, mais je veux me distancer le plus possible de ce qu’elle a été dans ma vie. »

Dans la réalité du cabinet clinique, cette formulation ne surgit jamais d'emblée. Elle n'est pas une affirmation facile ou hâtive. Bien au contraire : il faut parfois des mois, voire des années, d'un travail psychique souterrain et douloureux pour qu'un patient ose enfin en formuler la première moitié (« ce n'est pas que je lui en veux »), et encore de longs mois pour tolérer d'articuler la seconde (« je veux me distancer »).

Et, dans mon expérience clinique, lorsque ces mots franchissent enfin la barrière des lèvres, ils peuvent s'accompagner d'un contrecoup immédiat : une vague de culpabilité dévorante à l'idée même d'avoir pensé, dit ou partagé une telle vérité.

Cette épreuve intime de la séparation n'a rien à voir avec un caprice, une passade ou un mouvement d'humeur. Trop souvent, l'entourage social ou la famille elle-même interprète la rupture ou l'éloignement comme un acte d'hostilité directe, une ingratitude intolérable ou l'expression d'une rancœur tenace.

Rompre ou s’éloigner, ce n'est pas chercher à détruire l'autre ; c'est tenter de cesser de se détruire soi-même pour maintenir l'illusion d'une cohésion familiale.

Comment devenir soi-même lorsque les fondations de notre architecture psychique se sont construites dans une loyauté profonde à un système familial pathogène ? Pour comprendre ce cheminement, il convient d'analyser la dynamique qui mène de l'appartenance subie à la prise de distance, et d'éclairer la traversée éprouvante qui conduit à l'individuation.

Car prendre ses distances avec quelqu’un ne signifie pas nécessairement le haïr. Et vouloir se séparer d'une relation qui nous a fait du mal ne signifie pas nécessairement vouloir condamner celui ou celle qui l'a incarnée.

Il existe des séparations qui ne sont pas dirigées contre l'autre, mais qui deviennent nécessaires pour pouvoir se rapprocher de soi.

Et lorsqu'il s'agit de la famille, cette séparation peut être particulièrement complexe : parce que l'on ne quitte pas seulement une personne ou une relation. On touche à une histoire, à une appartenance, à des loyautés et parfois à une place que l'on a occupée pendant des années.

1. Appartenir et être loyal : le premier socle identitaire

1.1 La famille : le premier lieu de l’appartenance

L’être humain naît dans un état de grande dépendance biologique et psychique, qui rend les liens d’attachement avec ses figures de soins fondamentaux à sa survie et à son développement.  (Bowlby, 1969 ; Ainsworth et al., 1978).

La famille est l'un des premiers espaces dans lesquels nous apprenons qui nous sommes. Nous y recevons un nom, une histoire, des habitudes, des valeurs, des interdits. Nous y apprenons ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, ce qui est valorisé, ce qui est dangereux, ce qui fait plaisir, ce qui déçoit.

Nous y apprenons aussi, parfois très tôt, quelle place nous occupons.

L'enfant peut devenir celui qui rassure. Celle qui ne fait pas de vagues. Celui qui réussit. Celle qui prend soin. Celui qui porte la colère de tous. Celle qui garde les secrets. Celui qui répare.

Ces positions ne sont pas nécessairement conscientes. Elles peuvent même avoir été indispensables à un moment donné pour préserver un équilibre familial.

Le problème apparaît lorsque cette place cesse d'être une place parmi d'autres et devient une condition de l'appartenance.

L'appartenance au groupe familial constitue le premier étayage de la subjectivité. Comme l’ont démontré Ivan Boszormenyi-Nagy et Geraldine M. Spark dans leurs travaux princeps (Invisible Loyalties, 1973), cette appartenance ne repose pas uniquement sur des liens affectifs perceptibles, mais sur une trame invisible de loyautés familiales, de dettes et de crédits relationnels.

Chaque système familial élabore sa propre « comptabilité invisible ». La loyauté relationnelle est le ciment qui garantit la continuité et la cohésion du groupe. PPour le jeune enfant, l'appartenance au groupe familial est également une condition de sa survie et de sa sécurité. Dans ce contexte, la loyauté peut acquérir une importance existentielle.

Ces loyautés peuvent s'inscrire dans une histoire intergénérationnelle et prendre la forme d'attentes, d'obligations ou de missions implicites auxquelles chacun est appelé à répondre.

Le sujet intègre une série de règles explicites et d'injonctions implicites dictant ce qu'il a le droit de ressentir, d'exprimer ou d'entreprendre pour demeurer un membre légitime du clan.

Dans une relation familiale suffisamment sécurisante, la loyauté peut coexister avec la croissance et le détachement progressif.  Mais lorsque le système est structuré par des violences psychiques ou une emprise à peine couverte, la loyauté cesse d'être un vecteur d'étayage pour devenir un enchaînement.

1.2 La loyauté : ce qui nous relie, et parfois nous retient

Ivan Boszormenyi-Nagy a proposé, avec la notion de loyautés invisibles, de penser les liens familiaux autrement que comme de simples relations affectives. Les familles sont aussi traversées par des attentes, des obligations, des dettes symboliques et des formes de réciprocité qui peuvent se transmettre d'une génération à l'autre.

La loyauté n'est donc pas en elle-même quelque chose de pathologique.

Elle constitue aussi une dimension ordinaire de l'appartenance : nous sommes liés à ceux dont nous venons, et nous pouvons avoir le sentiment qu'une partie de nous leur doit quelque chose.

Mais cette loyauté peut devenir particulièrement contraignante lorsque l'enfant apprend que son appartenance dépend de sa capacité à rester à la place qui lui a été attribuée.

Alors une question peut s'installer très profondément :

Si je cesse d'être celle que vous voulez que je sois, suis-je encore des vôtres ?

C'est ici que la séparation familiale devient différente d'une simple prise de distance relationnelle, car se différencier peut alors être vécu comme une trahison.

2. L'assignation à résidence psychique et le contrôle coercitif

2.1 L'assignation à résidence psychique

J'emploierai ici l'expression « assignation à résidence psychique » pour désigner ces situations dans lesquelles une personne semble devoir rester psychiquement à une place familiale déterminée.

L'enfant consolateur doit continuer à consoler.

La bonne élève doit continuer à réussir.

La médiatrice doit continuer à empêcher les conflits.

Le bouc émissaire doit continuer à porter ce que le groupe ne veut pas reconnaître de lui-même.

Le secret doit continuer à être gardé.

Et lorsque l'adulte commence à sortir de cette place, le système relationnel peut se trouver déstabilisé.

Cela ne signifie pas que toute famille réagit de manière coercitive à la différenciation. Mais dans certaines configurations marquées par le contrôle, l'emprise ou la violence, le changement de position d'un membre peut être vécu comme une menace pour l'équilibre existant.

2.2 Le piège du contrôle coercitif familial

Le contrôle coercitif constitue ici une situation particulière, qui mérite d'être distinguée des conflits familiaux ordinaires. Il ne désigne pas simplement une relation difficile ou des comportements autoritaires ponctuels, mais un ensemble de conduites visant à contrôler durablement l'autre et à réduire sa capacité d'agir. Il désigne une dynamique de domination dans laquelle une série de comportements vise à contrôler durablement l'autre et à réduire son autonomie.

Dans ces situations, parler uniquement de « conflit de loyauté » peut être insuffisant. La personne peut être confrontée non seulement à une tension entre plusieurs appartenances, mais à une véritable dynamique de domination.

C'est notamment ce que les travaux d'Hélène Romano (2024, 2026) sur les conséquences psychotraumatiques du contrôle coercitif invitent à prendre en considération lorsqu'un enfant ou un parent est exposé durablement à ce type de violence.

La prudence est importante : toutes les séparations familiales ne relèvent évidemment pas du contrôle coercitif.

Mais toutes les séparations ne peuvent pas non plus être réduites à un simple conflit relationnel.

Dans une relation familiale suffisamment sécurisante, les liens de loyauté peuvent coexister avec la différenciation et le détachement progressif. Lorsque la relation est au contraire structurée par le contrôle, la menace ou la violence, les exigences de loyauté peuvent prendre une fonction coercitive.

Les travaux d'Hélène Romano mettent en lumière la gravité de ces dynamiques intrafamiliales. Le contrôle coercitif ne nécessite pas toujours une violence physique spectaculaire ; il peut notamment passer par des comportements répétés de contrôle, de surveillance, d'intimidation, de culpabilisation ou de restriction de l'autonomie.

La figure coercitive n'attend pas seulement la soumission des actes :  dans sa forme la plus envahissante, cette dynamique peut donner au sujet le sentiment d'une véritable colonisation de son espace mental.

Penser différemment, ressentir une émotion non validée par le parent ou poser une limite intime est immédiatement perçu et dénoncé par le système comme une trahison infâme.

Xyrakis et al. dans leur revue systématique consacrée à l'impact des violences familiales et du contrôle coercitif mettent en évidence des associations entre l'exposition au contrôle coercitif interparental et différents problèmes d'adaptation et de santé psychologique chez les enfants et dans le fonctionnement familial. L'individu coincé dans ce maillage perd progressivement le sentiment d'exister comme un sujet séparé.

3. Le réveil douloureux : de l'incompatibilité somatique à la différenciation

Le dégagement d'un tel système n'a rien d'un processus linéaire ou intellectuel. Il peut s'amorcer dans la souffrance du corps et la confusion de l'esprit.

Le corps  peut constituer l'un des lieux dans lesquels se manifestent les tensions entre plusieurs exigences contradictoires : appartenir et se protéger ; être loyal et devenir soi ; préserver le lien et poser une limite.

3.1 Le poids de l'incompatibilité

Pendant très longtemps, le sujet tente de s'adapter. Il rationalise, s'excuse d'exister, s'efforce d'être « meilleur », espérant qu'en modifiant son propre comportement, le système finira par devenir bienveillant. La prise de conscience de l'incompatibilité survient lorsque le coût psychique de cette adaptation devient exorbitant.

Le corps prend souvent le relais là où la conscience est verrouillée par la loyauté : angoisses d'immersion, épuisement chronique, somatisations diverses, attaques de panique dès qu'il s'agit de retourner dans le cercle familial. Le sujet réalise brutalement - et souvent à son propre corps défendant - que maintenir la place qui lui a été assignée exige de lui le renoncement pur et simple à sa propre vérité. La contradiction entre ce que le sujet ressent, ce qu'il sait et ce qu'il continue de devoir faire devient progressivement intolérable.

Une personne peut avoir parfaitement compris, intellectuellement, ce qui s'est joué dans sa famille et continuer pourtant à ressentir une impossibilité physique ou émotionnelle à prendre de la distance.

Une fatigue persistante, des manifestations anxieuses, une hypervigilance ou des réactions corporelles peuvent parfois accompagner ces situations.

Le corps peut constituer l'un des lieux dans lesquels se manifestent les tensions entre plusieurs exigences contradictoires : appartenir et se protéger ; être loyal et devenir soi ; préserver le lien et poser une limite.

3.2 La différenciation du soi : la conquête de la position « Je »

C’est à ce stade que le concept de différenciation du soi développé par Murray Bowen dans sa théorie des systèmes familiaux peut nous éclairer. Pour Bowen, la différenciation mesure la capacité d’un individu à se disjoindre de la « masse indistincte du moi familial » (undifferentiated family ego mass). Un sujet faiblement différencié reste piégé dans la réactivité émotionnelle du groupe : ses choix restent dictés soit par le conformisme anxieux, soit par une contre-dépendance (la rébellion permanente qui, sur le plan structural, reste une forme de dépendance).

Se différencier exige de pouvoir affirmer « je pense, je ressens, je choisis », sans que ses choix soient entièrement déterminés par les attentes du groupe. Mais comme l'indiquent les travaux de Dréan-Rivette (2024), au sein d'un système régi par la coercition et le contrôle, dans certaines configurations coercitives, poser une limite ou tenter de modifier la relation peut provoquer des réactions de contrôle ou de représailles.

Poser une simple frontière déclenche des réactions disproportionnées (chantage affectif, menaces de rupture, étiquetage psychiatrique du sujet). Le sujet peut alors découvrir que la négociation n'est pas réellement possible : pour rester fidèle à lui-même, il va devoir accepter d'être le « méchant » du récit familial.

Les travaux de Murray Bowen apportent une distinction particulièrement précieuse : pour Bowen, la différenciation du soi ne consiste pas simplement à s'éloigner de sa famille. Elle désigne notamment la capacité à maintenir une position personnelle tout en restant capable d'être en relation avec les autres.

Cela signifie qu'une personne peut être physiquement proche de sa famille tout en étant psychiquement très peu différenciée. Et inversement, elle peut prendre une distance importante sans que cette distance constitue nécessairement une différenciation accomplie.

Il existe d'ailleurs une forme de paradoxe : on peut continuer à être entièrement déterminé par sa famille en passant sa vie à lui désobéir. La rébellion permanente peut rester une réaction au système.

Si toute ma vie continue à être organisée autour de la nécessité de faire exactement le contraire de ce que ma famille attend de moi, suis-je réellement libre ?

La différenciation suppose quelque chose de plus difficile : pouvoir prendre une position qui ne soit ni entièrement celle de la famille, ni simplement son contraire.

loyauté

4. L'éloignement familial (family estrangement) et l'épreuve du feu de la culpabilité

Parce qu'il est impossible de grandir au sein d'un environnement asphyxiant, la question de la distance physique et relationnelle finit par se poser. Dans sa revue de la littérature consacrée à l'éloignement familial (family estrangement), la sociologue Lucy Blake (2017) rappelle que la mise à distance familiale s'inscrit souvent dans une histoire relationnelle longue, marquée par des difficultés répétées et, parfois, par de nombreuses tentatives de maintenir le lien. C'est l'aboutissement de plusieurs années - voire de plusieurs décennies - de tentatives désespérées pour maintenir le lien sans s'y dissoudre.

Cette prise de distance confronte le sujet à deux épreuves d'une violence psychique inouïe :

4.1 La culpabilité taboue et le doute permanent : En enfreignant le mandat familial, le sujet active ce que Boszormenyi-Nagy nomme la culpabilité existentielle. S'éloigner d'un parent, surtout lorsque ce dernier se pose en victime, fait surgir le spectre de la trahison.

Le patient est assailli de questions torturantes : « Suis-je un monstre ? », « N'aurais-je pas pu faire plus d'efforts ? », « Est-ce moi qui suis folle/fou ? »

Tolérer de ressentir du soulagement après avoir annulé une visite familiale génère parfois autant de honte que la maltraitance subie elle-même.

Il faut un temps considérable en clinique pour accompagner le détricotage de cette culpabilité : aider le sujet à différencier la faute réelle (l'intention de nuire à autrui) de la culpabilité systémique (le malaise ressenti lorsque l'on cesse de se sacrifier pour maintenir un équilibre familial pathologique).

4.2 Le deuil de la « bonne famille » et la menace de l'ostracisation : Prendre du recul oblige à faire le deuil de la famille espérée que l'on aurait aimé avoir, et du parent que l'autre ne sera jamais.

Prendre de la distance avec sa famille ne signifie pas seulement perdre une relation existante.

Cela peut aussi obliger à renoncer à une relation espérée. À l'idée qu'un jour le parent comprendra. Qu'il reconnaîtra ce qui s'est passé. Qu'il deviendra enfin le parent dont on avait besoin. Qu'une explication permettra de réparer le passé. Qu'une dernière conversation changera tout.

Il existe alors un deuil particulier : celui de ce qui n'a pas eu lieu et n'aura peut-être jamais lieu.

La littérature sur le disenfranchised grief, notamment les travaux de Kenneth Doka, permet ici de penser les deuils qui ne bénéficient pas nécessairement d'une reconnaissance sociale ou rituelle.

Lorsque la personne dont on s'éloigne est toujours vivante, le deuil peut être particulièrement difficile à reconnaître.

Cette perte peut prendre la forme d'un deuil non reconnu (disenfranchised grief), au sens développé par Kenneth Doka : un deuil dont la réalité n'est pas pleinement reconnue ou légitimée par l'entourage ou par les normes sociales, car la société enjoint constamment à la réconciliation (« Ça reste ta mère », « On n'a qu'une famille »).

De plus, le système coercitif tolère rarement la neutralité : la mise à distance du sujet peut s'accompagner d'un mouvement d'exclusion : diffamation, rejet par certains membres de la fratrie ou de la famille élargie...

« Si je pars, est-ce que je ne suis plus des leurs ? »

C'est peut-être l'une des questions les plus douloureuses de la séparation familiale.

La famille constitue aussi une appartenance. Et l'appartenance n'est pas un besoin secondaire. Être accepté par son groupe, y avoir une place, sentir que l'on compte pour lui sont des dimensions fondamentales de l'expérience humaine.

C'est pourquoi prendre ses distances peut provoquer une peur très profonde : celle de perdre sa place parmi les siens.

Dans certaines familles, la différenciation peut d'ailleurs être suivie d'une réaction de rejet ou d'exclusion.

La personne qui ne joue plus son rôle peut devenir celle qui « a changé », celle qui « se croit meilleure », celle qui « abandonne les siens ».

Elle peut alors être confrontée à une forme de choix impossible : rester fidèle à son groupe en restant fidèle à la place qu'on lui a donnée, ou rester fidèle à elle-même au risque de perdre une partie de son appartenance.

Ce conflit explique peut-être pourquoi certaines séparations prennent autant de temps.

Il ne s'agit pas simplement de savoir ce que l'on veut.

Il faut parfois apprendre à supporter les conséquences psychiques de ce choix.

5. De la différenciation à l'individuation : la voie jungienne

Ne plus être défini - ni en positif par la soumission, ni en négatif par la révolte - par le système familial peut constituer une étape importante du processus d'individuation.

La psychologie analytique de Carl Gustav Jung offre ici des repères fondamentaux pour penser cette reconstruction.

La différenciation du soi chez Bowen et l'individuation chez Jung ne désignent pas le même processus. Elles appartiennent à deux constructions théoriques différentes.

Mais leur mise en regard permet une question particulièrement féconde.

Chez Jung, l'individuation ne consiste pas à devenir indépendant de tout lien. Elle désigne un processus de différenciation et d'intégration par lequel la personnalité devient progressivement plus consciente de sa totalité psychique.

Cela suppose notamment de ne plus se confondre entièrement avec les rôles et les identifications qui ont constitué le moi.

Dans La Dialectique du moi et de l'inconscient (1928), Jung définit l'individuation comme un processus de différenciation et de développement de la personnalité singulière. L'individuation exige de se libérer progressivement des identifications collectives aveugles, parmi lesquelles peuvent figurer les identifications familiales et collectives.

5.1 La Persona

La Persona, dans la psychologie analytique, n'est pas simplement un « faux moi » qu'il faudrait supprimer. Elle possède une fonction d'adaptation au monde social.

Le problème apparaît lorsque nous nous identifions entièrement à elle.

Dans une histoire familiale très contraignante, une personne peut avoir construit une Persona particulièrement adaptée aux attentes du groupe : la fille parfaite, le fils raisonnable, la médiatrice, la bonne élève, la rebelle, celle qui ne demande jamais rien...

Même la révolte peut devenir une identité.

L'enjeu de l'individuation ne serait alors pas de jeter tous ces rôles par-dessus bord, mais de pouvoir progressivement cesser de se confondre avec eux.

Je ne suis pas seulement celle que ma famille avait besoin que je sois.

Mais je ne suis pas davantage obligée de devenir exactement l'inverse.

Dans L'Âme et le Soi, Jung explore la tension féconde entre le Moi (le centre de la conscience) et le Soi (l'archétype de la totalité psychique). Lorsque l'on a grandi sous emprise, le Moi peut s'être fortement identifié à une Persona façonnée par les attentes du clan : celle de l'enfant parfait, du médiateur, du réparateur ou, parfois, du rebelle... pour complaire au clan, éviter les représailles ou capter des miettes d'affection.

5.2 Retrouver ce qui avait été laissé dans l’ombre

Cette transformation peut également conduire à rencontrer des parts de soi qui avaient été mises à distance parce qu'elles étaient incompatibles avec la place familiale : la colère, le désir, l'ambition, le refus, la créativité, le besoin d'être seule, le besoin de prendre, le droit de décevoir...

Ce que Jung appelle l'Ombre ne se réduit pas aux émotions « négatives ». Elle désigne plus largement ce qui n'est pas reconnu par la conscience et par l'image que le sujet a de lui-même.

Ainsi, sortir d'une identité familiale peut conduire non seulement à perdre certaines identifications, mais aussi à retrouver des dimensions de soi auxquelles on n'avait pas eu accès.

C'est une étape différente de la simple opposition.

Il ne s'agit plus seulement de dire :

« Je ne serai pas comme eux. »

Mais :

« Qu'est-ce qui, en moi, n'a jamais eu la possibilité d'exister ? »

5.3  Se libérer n'est pas nécessairement pardonner

Il me semble important, ici, de ne pas introduire une obligation supplémentaire : celle du pardon.

Le pardon appartient à une autre problématique.

Il concerne la relation à celui ou celle qui a fait du mal.

Or la question qui se pose ici est différente : comment cesser d'être intérieurement gouverné par cette relation ?

Il n'est pas nécessaire de pardonner pour poser une limite. Il n'est pas nécessaire de réhabiliter l'autre pour reconnaître ce qu'il nous a fait. Il n'est même pas nécessaire de parvenir à ne plus ressentir aucune colère. La libération intérieure peut être beaucoup plus sobre.

Elle peut consister à ne plus attendre, à ne plus chercher l'approbation, à ne plus vouloir convaincre, à ne plus vivre en réaction, à ne plus consacrer son existence à réparer une histoire qui ne dépend plus de soi.

Autrement dit : cesser de vivre depuis cette relation, même si elle appartient encore à son histoire.

5.4 Le chemin de désidentification

L'enjeu n'est donc pas de faire disparaître la Persona, mais de cesser de s'y identifier entièrement.. Cela suppose :

  • L'intégration de l'Ombre : reconnaître et intégrer des aspects de soi restés jusque-là peu accessibles à la conscience, notamment certains affects, désirs ou modes d'être incompatibles avec l'image que le sujet avait appris à donner de lui-même.

  • La désidéalisation des imago parentales : sortir de la terreur ou du besoin d'approbation pour regarder le parent dans sa vérité historique et structurelle, sans plus jamais lui déléguer le pouvoir de définir sa propre valeur.

  • La traversée de la solitude créatrice : quitter le « nous » fusionnel ou coercitif oblige à traverser un désert relationnel temporaire. C'est dans ce vide - souvent effrayant au début - que le sujet recommence à s'écouter, à découvrir ses propres désirs et à tricoter son identité propre.

L'individuation n'efface pas l'histoire familiale.

Elle ne transforme pas le passé. Elle ne rend pas nécessairement les relations simples. Elle ne garantit pas non plus que la personne se sente immédiatement libre ou apaisée. Elle ouvre plutôt la possibilité d'un autre rapport à cette histoire.

Je peux savoir d'où je viens sans que cela décide entièrement où je vais.

Je peux reconnaître ce que ma famille m'a transmis sans devoir tout conserver.

Je peux refuser certaines héritages sans devoir rejeter l'ensemble de mon histoire.

Je peux aimer certains membres de ma famille et ne plus accepter certaines relations.

Je peux même ne plus vouloir de relation avec quelqu'un sans avoir besoin de le haïr.

La séparation intérieure n'est donc peut-être pas l'absence de lien. Elle pourrait être la fin de l'assujettissement au lien. Et peut-être est-ce là que commence quelque chose qui ressemble à l'individuation : non pas devenir enfin indépendant de tous les autres, mais afin de pouvoir habiter sa propre vie sans que l'appartenance passée en détermine seule la forme.

Devenir soi ne signifie pas devenir quelqu'un d'autre.

C'est peut-être, plus simplement, commencer à découvrir ce qui était là depuis longtemps et qui n'avait jamais eu suffisamment de place pour advenir.

6. Conclusion et perspectives cliniques

« Ce n’est pas que je lui en veux, mais je veux me distancer le plus possible de ce qu’elle a été dans ma vie. »

Prononcée au terme d'une longue traversée, cette phrase marque l'émergence d'une souveraineté retrouvée. Elle n'est pas un cri de vengeance ; elle est l'acte de naissance du sujet. Elle traduit le moment où l'individu renonce enfin au projet impossible de réparer le parent ou de se faire entendre au sein d'un système coercitif, commencer à investir sa propre existence autrement.

Se détacher de la loyauté assignée ne signifie pas effacer son histoire. L'individuation réussie permet d'accorder à son passé une juste place : reconnaître ce qui a été reçu, identifier ce qui a failli détruire, et poser des frontières infranchissables. En acceptant de quitter la place qui lui avait été attribuée, l'individu affronte la tempête de la culpabilité et le risque de l'isolement. Mais c'est au prix de ce courage intime qu'il cesse d'être le figurant d'un scénario transgénérationnel pour devenir le véritable auteur de sa vie.

Références bibliographiques

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Xyrakis, M. et al. (2022/2024). Interparental Coercive Control and Child and Family Outcomes: A Systematic Review. Clinical Psychology Review / PubMed.

Crédits photos, dans l'ordre : Flachovatereza et Anemone123 sur Pixabay

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