Inceste et violences : pourquoi la justice doit transformer le système de protection des victimes

par Monique Tedeschi | Mai 20, 2026 | Réflexions | 0 commentaire

Inceste : ce que révèle l’audition parlementaire du 8 mai 2026

L'ampleur de l'inceste en France force notre société à regarder ce qu’elle s’efforçait jusque-là de contourner.

L’audition parlementaire du 8 mai 2026, menée dans le cadre de la commission d’enquête sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales et la situation des parents protecteurs, a eu cet effet-là. Pendant plusieurs heures, magistrats, psychiatres, spécialistes du psychotraumatisme, associations et témoins ont décrit un même paysage : celui d’un système encore trop souvent incapable de protéger les victimes d’inceste et de violences intrafamiliales.

Le constat est grave.

  • Des enfants continuent d’être confiés à des parents mis en cause pour violences sexuelles.
  • Des mères protectrices sont parfois discréditées ou poursuivies.
  • Des victimes sont soupçonnées avant même d’être entendues.
  • Et surtout : les mécanismes biologiques du trauma restent massivement méconnus dans les institutions judiciaires.

Ce point est essentiel.

Car beaucoup de réactions des victimes, loin d’être comprises comme des conséquences normales d’un traumatisme extrême, sont encore interprétées comme des incohérences, des contradictions ou des signes de mensonge.

  • Pourquoi une victime ne parle-t-elle pas immédiatement ?
  • Pourquoi revient-elle parfois vers son agresseur ?
  • Pourquoi semble-t-elle froide, confuse ou incapable de raconter les faits de manière linéaire ?
  • Pourquoi un enfant continue-t-il à aimer un parent violent ?

Ces questions sont souvent posées comme des soupçons portés à leur encontre.

Alors qu’elles devraient être abordées comme des phénomènes psychotraumatiques connus.

Depuis plusieurs années, les recherches en neurosciences, en victimologie et en psychotraumatologie ont pourtant profondément fait évoluer notre compréhension des violences sexuelles.

Le trauma n’est pas seulement un souvenir douloureux. C’est une empreinte biologique, émotionnelle et relationnelle.

C’est une expérience qui modifie durablement le fonctionnement du système nerveux, de la mémoire, du corps et du rapport au monde.

Dans le même temps, les spécialistes du contrôle coercitif ont montré que les violences intrafamiliales ne reposent pas uniquement sur des actes isolés, mais sur des systèmes d’emprise destinés à réduire la victime au silence et à neutraliser l’entourage.

Enfin, de nombreux chercheurs et praticiens alertent sur un autre problème majeur : la persistance d’une culture du doute.

Une culture où la victime doit encore prouver qu’elle mérite d’être crue.

Une culture où le réflexe social consiste souvent à protéger l’image de la famille, du père, de l’institution ou du groupe avant de protéger l’enfant.

Ce n’est donc pas uniquement la justice qui est interrogée aujourd’hui. C’est notre regard collectif.

Comprendre les mécanismes du trauma, de l’emprise et du silence n’est pas un détail technique.

C’est une condition indispensable pour construire une véritable protection des victimes.

Partie 1 : La biologie du trauma

Quand le corps devient un territoire de survie

Pendant longtemps, le traumatisme psychique a été envisagé principalement comme une blessure émotionnelle.

Aujourd’hui, les neurosciences permettent d’aller plus loin.

Un trauma sévère, notamment lorsqu’il est répété et survient dans l’enfance, agit directement sur le cerveau et sur le corps.

Face à un danger extrême, l’organisme active ses systèmes de survie.

  • Le rythme cardiaque augmente.
  • Les hormones de stress affluent.
  • Le cerveau tente d’évaluer la menace.

Dans une situation normale, ce système s’active puis redescend.

Mais dans les violences sexuelles intrafamiliales, la menace est souvent répétée, imprévisible et impossible à fuir.

L’enfant dépend précisément de la personne qui lui fait peur.

Le système nerveux se retrouve alors piégé dans un état d’alerte chronique.

Ce phénomène n’est pas abstrait.
Il a des conséquences mesurables sur le cerveau, le système immunitaire, le sommeil, la mémoire et la santé physique globale.

La dissociation : quand le cerveau coupe pour survivre

La dissociation est l’un des mécanismes les plus importants à comprendre.

Lorsqu’une situation devient insupportable et qu’aucune fuite n’est possible, le cerveau peut produire une forme de déconnexion.

Certaines victimes décrivent l’impression d’être absentes. D’autres disent avoir eu la sensation de regarder la scène de l’extérieur.
Certaines ne ressentent plus leur corps. D’autres encore racontent un vide émotionnel total.

La dissociation n’est pas un choix.
Ce n’est pas de la manipulation.
Ce n’est pas une invention.

C’est un mécanisme neurobiologique de protection.

Le cerveau tente littéralement de réduire l’impact émotionnel de l’événement pour permettre la survie psychique.

Le problème est que cette dissociation peut ensuite perturber durablement la mémoire traumatique.

Les souvenirs peuvent apparaître :

  • fragmentés,
  • confus,
  • sensoriels,
  • non chronologiques,
  • incomplets,
  • ou revenir brutalement sous forme de flashbacks.

C’est précisément ce qui conduit parfois les victimes à être perçues comme « incohérentes ».

Or, paradoxalement, ces manifestations sont fréquentes dans les traumatismes sévères.

Le corps garde la trace

Le trauma ne reste pas enfermé dans le psychisme.

Le corps participe lui aussi à l’histoire traumatique.

De nombreuses études montrent aujourd’hui les liens entre traumatismes précoces et augmentation du risque :

  • de maladies cardiovasculaires,
  • de troubles immunitaires,
  • de douleurs chroniques,
  • de troubles digestifs,
  • de fatigue persistante,
  • de troubles du sommeil,
  • ou encore de maladies inflammatoires.

Le stress chronique agit comme une usure permanente du système biologique.

Le corps vit dans l’attente du danger.

Chez certaines victimes, cela se traduit par une hypervigilance constante. Le moindre bruit, le moindre conflit, une odeur ou une intonation peuvent déclencher une réaction physiologique intense.

Chez d’autres, le système finit au contraire par s’effondrer dans une forme d’épuisement profond.

Le trauma est donc autant une question de neurobiologie qu’une question psychologique.

Pourquoi les victimes restent parfois silencieuses ?

L’un des grands malentendus autour des violences incestueuses concerne le silence.

Beaucoup imaginent encore qu’une victime « parlerait immédiatement » si les faits étaient réels.

Mais les recherches montrent exactement l’inverse.

Dans l’inceste, l’enfant est confronté à un conflit impossible.

Il dépend affectivement, matériellement et psychiquement de son agresseur. Il craint souvent :

  • de ne pas être cru,
  • de détruire sa famille,
  • d’être puni,
  • d’être abandonné,
  • ou de provoquer encore plus de violence.

À cela s’ajoute la dissociation traumatique.

Certaines victimes ne comprennent réellement ce qu’elles ont subi que des années plus tard.

Le silence n’est donc pas une preuve d’absence de violence.

Il est souvent l’un des effets mêmes du trauma.

Une justice encore insuffisamment formée au psychotrauma

L’un des enjeux majeurs soulevés par la commission d’enquête concerne précisément cette méconnaissance du trauma.

Lorsque les magistrats, enquêteurs ou experts ne sont pas formés au psychotraumatisme, certains comportements des victimes peuvent être interprétés de manière erronée.

Une victime dissociée peut sembler froide.

Une mémoire fragmentée peut être perçue comme contradictoire.

Une absence de réaction visible peut être interprétée comme une absence de souffrance.

Or les victimes ne réagissent pas selon les scénarios imaginés par les films ou les représentations sociales.

Le trauma bouleverse profondément les comportements.

Former les institutions à cette réalité est donc une nécessité fondamentale.

Partie 2 : Démasquer l’emprise

Les violences ne reposent pas seulement sur des actes

Lorsqu’on parle de violences intrafamiliales ou d’inceste, l’attention se focalise souvent sur les faits eux-mêmes.

Pourtant, les spécialistes du contrôle coercitif montrent que la violence fonctionne aussi comme un système.

L’objectif n’est pas seulement de commettre des actes violents.

L’objectif est aussi de prendre le contrôle du réel.

Le contrôle coercitif repose sur une combinaison de stratégies :

  • intimidation,
  • isolement,
  • culpabilisation,
  • manipulation émotionnelle,
  • surveillance,
  • inversion des responsabilités,
  • déstabilisation psychique,
  • alternance entre peur et affection.

Avec le temps, la victime finit par douter de sa propre perception.

L’emprise détruit progressivement la capacité à se défendre
L’emprise ne se construit généralement pas en une seule fois.

Elle s’installe progressivement.

Au départ, l’agresseur peut apparaître protecteur, attentionné, charismatique ou indispensable.

Puis viennent les microcontrôles.

  • Les critiques.
  • Les humiliations discrètes.
  • Les menaces indirectes.
  • Les retournements de culpabilité.

L’objectif devient alors de réduire l’autonomie psychique de la victime.

Dans les situations incestueuses, cette emprise est particulièrement puissante car elle s’appuie sur le lien d’attachement.

L’enfant aime souvent la personne qui lui fait du mal.
Et c’est précisément ce paradoxe qui rend les violences si difficiles à penser.

Le silence de l’entourage

Une autre question revient souvent :

Comment personne n’a-t-il vu ?

La réalité est plus complexe qu’on ne l’imagine.

Le contrôle coercitif agit également sur l’entourage.

Certaines familles vivent sous tension permanente. Les proches sentent qu’il existe un problème sans parvenir à le nommer. D’autres préfèrent inconsciemment ne pas voir pour préserver l’équilibre familial.

Il existe aussi des mécanismes collectifs puissants :

  • le déni,
  • la peur du conflit,
  • la peur des conséquences sociales,
  • la difficulté à imaginer qu’un parent puisse commettre de tels actes,
  • la volonté de préserver l’image familiale.

Dans certains cas, les victimes qui parlent deviennent même celles qui « menacent » l’équilibre du groupe.

Le problème n’est alors plus la violence.
Le problème devient la parole.

Les mères protectrices face aux retournements institutionnels

La commission parlementaire a particulièrement mis en lumière la situation de certaines mères protectrices.

Lorsqu’une mère tente de signaler des violences incestueuses, elle peut parfois être accusée de manipulation, d’aliénation parentale ou de conflit conjugal.

Ce phénomène est extrêmement préoccupant.

Car il crée un climat où protéger son enfant peut devenir risqué.

Certaines mères décrivent :

  • des procédures judiciaires épuisantes,
  • des expertises contestables,
  • des placements d’enfants,
  • des remises de garde au parent mis en cause,
  • ou encore une disqualification psychologique systématique.

Cela ne signifie pas que toute accusation est automatiquement vraie.
La justice doit évidemment enquêter avec rigueur.

Mais lorsque le doute devient structurellement orienté contre les victimes et les parents protecteurs, le système cesse d’être protecteur.

Le piège des représentations sociales

Notre imaginaire collectif continue souvent à chercher des agresseurs caricaturaux.

Des monstres immédiatement identifiables.

Or les auteurs de violences incestueuses sont fréquemment socialement intégrés.

Ils peuvent être appréciés, investis professionnellement, charismatiques ou perçus comme irréprochables.

Cette réalité provoque un choc cognitif.

Beaucoup préfèrent alors remettre en question la parole de la victime plutôt que modifier leur représentation de l’agresseur.

C’est l’un des mécanismes centraux du déni collectif.

Partie 3 : En finir avec la culture du doute

Pourquoi les victimes continuent d’être soupçonnées

Malgré l’évolution des connaissances scientifiques, les victimes de violences sexuelles continuent très souvent d’être accueillies avec suspicion.

Cette suspicion peut prendre des formes très différentes :

« Pourquoi a-t-elle parlé si tard ? »
« Pourquoi est-elle restée ? »
« Pourquoi n’a-t-elle pas crié ? »
« Pourquoi semble-t-elle calme ? »
« Pourquoi n’y a-t-il pas de preuves matérielles ? »
Ces questions peuvent sembler rationnelles.

Mais elles reposent souvent sur une mauvaise compréhension du trauma.

Elles supposent une victime idéale :

  • cohérente,
  • immédiate,
  • parfaitement stable
  • émotionnellement,
  • sans contradictions,
  • sans ambivalence,
  • sans attachement à l’agresseur.

Or cette victime idéale n’existe presque jamais dans les situations de violences intrafamiliales.

La société protège souvent sa propre illusion de sécurité

Croire une victime implique parfois de remettre en question des structures entières.

  • La famille.
  • L’autorité parentale.
  • L’institution.
  • L’image du père.
  • Le fonctionnement judiciaire.

Psychologiquement, cela est difficile.

Il est souvent moins angoissant de penser que la victime se trompe, exagère ou ment, que d’accepter l’existence de violences systémiques.

Ce mécanisme n’est pas nouveau.

Dans l’histoire, les violences sexuelles ont régulièrement été minimisées, invisibilisées ou renvoyées à des conflits privés.

Les avancées récentes restent encore fragiles.

Changer de regard : de la suspicion à l’écoute informée

Changer le système suppose d’abord de changer notre manière d’écouter.

Écouter ne signifie pas abandonner toute rigueur.

Mais cela implique de comprendre que le psychotrauma modifie profondément les comportements.

Une écoute informée du trauma prend en compte :

  • les mécanismes de dissociation,
  • les délais de révélation,
  • les contradictions apparentes,
  • l’attachement traumatique,
  • les effets du contrôle coercitif.

Elle cesse d’attendre des victimes qu’elles se comportent comme des témoins parfaits.

Former massivement les professionnels

L’un des grands enjeux aujourd’hui concerne la formation.

Les magistrats, policiers, experts, travailleurs sociaux, enseignants, médecins et professionnels de l’enfance devraient tous bénéficier d’une formation approfondie au psychotraumatisme et au contrôle coercitif.

Sans cette connaissance, les institutions risquent de reproduire involontairement les mécanismes de violence.

Une victime qui n’est pas comprise peut revivre une forme de sidération institutionnelle.

Certaines parlent alors de « deuxième trauma ».

La parole des victimes transforme déjà la société

Malgré les résistances, quelque chose change.

Depuis plusieurs années, les témoignages se multiplient. Les associations se structurent. Les connaissances scientifiques progressent.
Des magistrats, médecins, chercheurs et professionnels de terrain alertent publiquement.

Cette parole collective dérange parce qu’elle oblige à revoir des croyances anciennes.

Mais elle ouvre aussi une possibilité essentielle :

celle de construire enfin un système centré sur la protection réelle des victimes.

Conclusion : vers une protection systémique des victimes

Les travaux de la commission d’enquête parlementaire ont mis en lumière un problème profond.

Les violences incestueuses ne relèvent pas seulement d’affaires individuelles.
Elles révèlent des failles structurelles.

Lorsque les connaissances sur le trauma ne sont pas intégrées à la justice, aux expertises ou aux dispositifs de protection, les victimes peuvent être exposées à de nouvelles formes de violence institutionnelle.

Les préconisations évoquées par la commission vont dans le sens d’une transformation systémique :

  • meilleure formation des magistrats et enquêteurs,
  • prise en compte du psychotraumatisme,
  • amélioration des dispositifs de protection des enfants,
  • vigilance accrue concernant le contrôle coercitif,
  • meilleure reconnaissance de la situation des parents protecteurs,
  • renforcement de la coordination entre justice, santé et protection de l’enfance.

Mais au-delà des réformes techniques, une question plus profonde demeure.

Quel regard une société porte-t-elle sur ses victimes ?

Une société protectrice n’est pas une société qui croit aveuglément.
C’est une société qui comprend les mécanismes de la violence suffisamment bien pour ne plus confondre les conséquences du trauma avec des preuves de mensonge.

C’est une société capable d’entendre qu’une victime dissociée, silencieuse, ambivalente ou fragmentée reste une victime.

Et c’est peut-être là le véritable changement culturel à accomplir.

Passer d’une culture du soupçon à une culture de la compréhension informée.

Non pour renoncer à la justice.

Mais pour enfin permettre qu’elle protège réellement.

Glossaire

Dissociation

Mécanisme neurobiologique de protection face à un danger extrême. La personne peut ressentir une déconnexion émotionnelle, corporelle ou mentale.

Mémoire traumatique

Mémoire liée au trauma pouvant revenir sous forme de flashbacks, sensations physiques, cauchemars ou réactions émotionnelles intenses.

Contrôle coercitif

Ensemble de stratégies psychologiques destinées à contrôler une victime : isolement, intimidation, surveillance, culpabilisation, menaces, manipulation.

Sidération

État de paralysie psychique et physique pouvant survenir lors d’un événement traumatique.

Hypervigilance

État d’alerte permanent du système nerveux, fréquent après un trauma.

Parent protecteur

Parent cherchant à protéger un enfant de violences intrafamiliales, parfois confronté à des difficultés judiciaires ou institutionnelles.

 

Source

Cet article s’appuie notamment sur les auditions parlementaires de mai 2026 consacrées au traitement judiciaire des violences incestueuses, ainsi que sur les travaux de la CIIVISE.

- Audition d’Andreea Gruev-Vintila, maîtresse de conférences en psychologie sociale, autrice du livre Le Contrôle coercitif : des avancées scientifiques aux avancées juridiques, et de la Dre Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l'association Mémoire traumatique et victimologie, par la commission d'enquête sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales commises contre les enfants et la situation des parents protecteurs, notamment des mères protectrices.

- Dre Muriel Salmona, Le livre noir des violences sexuelles, Dunod, 2022

- Bessel van der Kolk, Le corps n'oublie rien, Pocket, 2021

 

Crédits photos dans l'ordre : Couleur, Yousifhaji1993 sur Pixabay

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