Les fantômes familiaux existent-ils en psychologie ? Ce que nous portons sans l'avoir vécu
I. Fantômes psychologiques et traditions populaires
Dans la tradition celtique, il existe des moments de l'année où le voile entre les mondes s'amincit. Samhain - que nos calendriers modernes ont transformé en Halloween - n'était pas une fête de l'horreur. C'était un temps de perméabilité. Un moment où les ancêtres s'approchaient. Où ce qui n'avait pas été terminé cherchait à se conclure. Où les vivants étaient invités à écouter ce que les morts n'avaient pas pu dire.
Les Romains avaient leurs Lémures, ces esprits des morts sans sépulture, errants, agités, dont il fallait s'occuper rituellement pour que la maison retrouve sa paix. Les Japonais honorent leurs ancêtres à Obon, pour que les défunts puissent rentrer chez eux et repartir en paix. Partout, dans des cultures qui ne se sont jamais parlé, la même intuition : certains morts ne partent pas vraiment. Ils restent à proximité des vivants, présents dans les silences, les répétitions, les zones d'ombre des familles.
Pendant longtemps, l’invisible et le visible ont cohabité. La modernité a balayé tout cela d'un revers de main rationaliste les taxant de superstition, folklore, pensée magique.
Et puis la psychologie s'est mise à observer, elle aussi. Et elle a trouvé quelque chose. Peut-être pas de fantômes au sens littéral, mais quelque chose qui leur ressemble étrangement.
II. La crypte et le fantôme : ce que la psychanalyse a nommé
C'est à deux psychanalystes hongrois, Nicolas Abraham et Maria Torok, que l'on doit les concepts les plus précis pour penser cette réalité. Dans leur œuvre majeure, L'écorce et le noyau, ils introduisent deux notions qui ont profondément renouvelé la compréhension de la transmission psychique intergénérationnelle : la crypte et le fantôme.
La crypte, c'est ce qui se constitue dans la psyché d'un individu autour d'un secret inavouable : une honte, un crime, une perte non pleurée, une vérité que la famille n'a pas pu regarder en face. Ce n'est pas un souvenir refoulé au sens classique du terme. C'est une enclave hermétique, murée de l'intérieur, qui ne peut pas être digérée parce qu'elle n'a jamais vraiment été vécue à la lumière. Elle occupe une place dans la psyché, mais une place fermée, silencieuse, et pourtant agissante.
Le fantôme, lui, c'est ce qui se transmet. Lorsqu'un parent porte une crypte, ce qu'il ne peut pas dire - ce qu'il ne sait parfois même pas qu'il tait - passe à l'enfant. Non pas par le langage, mais par les silences, les réactions disproportionnées, les sujets qu'on ne touche pas, les émotions qui surgissent sans explication. L'enfant hérite d'un fragment d'histoire qui n'est pas la sienne. Il le porte sans le comprendre. Il peut passer sa vie à en subir les effets sans jamais en connaître l'origine.
Le fantôme ne parle pas. Il agit.
Il se manifeste dans des symptômes inexplicables, des répétitions étranges, des interdits implicites qu'on n'a jamais formulés mais qu'on respecte scrupuleusement. Dans cette angoisse qui surgit à l'évocation de tel prénom, tel lieu, telle époque. Dans ce sujet dont on ne parle jamais à table et dont tout le monde sait qu'on n'en parle jamais.
« En réalité, la symbolisation ne consiste pas à substituer une « chose » à une autre, mais à résoudre un conflit déterminé en le transposant sur un plan où ses termes incompatibles subissent une in-détermination apte à les harmoniser dans un fonctionnement nouveau jouissant d’une nouvelle détermination. » Nicolas Abraham & Maria Torok, L'écorce et le noyau, Flammarion, 1978, p. 30
Ce que cette théorie introduit de fondamental, c'est un déplacement du regard : ce n'est pas l'événement traumatique lui-même qui se transmet. C'est le secret autour de l'événement. La honte. L'inavouable. Ce qui n'a pas eu le droit d'exister.
III. Ce que la biologie confirme
Pendant des décennies, cette idée de transmission psychique intergénérationnelle est restée dans le domaine de la clinique : intuitive, parlante, mais difficile à démontrer. Et puis les neurosciences ont commencé à regarder du côté de l'épigénétique.
L'épigénétique étudie les modifications de l'expression des gènes qui ne touchent pas à la séquence ADN elle-même, mais à la façon dont les gènes s'activent ou se taisent. Et l'une de ses découvertes les plus saisissantes concerne précisément la transmission du trauma.
Rachel Yehuda, chercheuse à l'École de médecine Icahn de New York, a conduit des études sur les descendants de survivants de la Shoah. Ses travaux - publiés notamment dans Nature Neuroscience en 2016 - ont mis en évidence des modifications épigénétiques spécifiques du gène FKBP5, impliqué dans la régulation du cortisol et la réponse au stress, chez les enfants et petits-enfants de survivants. Des enfants qui n'avaient pas été exposés aux événements traumatiques eux-mêmes, mais dont le système de réponse au stress portait la marque de ce qu'avaient traversé leurs parents.
Le corps hérite de ce qu'il n'a pas vécu.
Cette découverte a quelque chose de vertigineux. Elle signifie que le trauma n'est pas seulement une affaire de mémoire consciente ou inconsciente : il s'inscrit dans la biologie, dans la régulation hormonale, dans la façon dont les cellules répondent au monde.
Mais il faut aussitôt ajouter ce qui rend cette découverte non pas accablante, mais porteuse d'espoir : les marques épigénétiques sont réversibles. Ce n'est pas du déterminisme. Ce n'est pas une condamnation générationnelle. C'est une transmission, et, comme toute transmission, elle peut être reçue, transformée, et ne pas être indéfiniment reproduite.
IV. Schützenberger : l'intuition juste, la méthode prudente
On ne peut pas parler de fantômes familiaux sans évoquer Anne Ancelin Schützenberger. Psychothérapeute française, pionnière en psychodrame et en thérapie de groupe, elle a développé à partir des années 1980 ce qu'elle a appelé la génosociologie : l'étude des transmissions à travers le génogramme familial. Elle a notamment popularisé le concept de syndrome d'anniversaire.
L'idée centrale : des événements traumatiques (morts, accidents, ruptures, secrets) auraient tendance à se répéter dans les familles à des dates ou des âges similaires, comme si une mémoire invisible cherchait à rejouer l'histoire pour pouvoir enfin la terminer. Son ouvrage Aïe, mes aïeux ! a touché des centaines de milliers de lecteurs qui s'y reconnaissaient avec une acuité troublante.
Il faut cependant être honnête sur les limites de son approche : les études contrôlées rigoureuses font défaut, et le risque de biais de confirmation (à savoir, voir des coïncidences significatives parce qu'on les cherche) est réel. La génosociologie ne peut pas, en l'état, prétendre au statut de science expérimentale.
Cela ne signifie pas qu'elle est sans valeur. Sa valeur est clinique et heuristique : elle fournit un cadre narratif qui permet aux personnes de relier des points jusqu'alors isolés de leur histoire familiale, de donner un sens à des répétitions qui semblaient aléatoires, de commencer à voir. Elle a permis à des milliers de gens de poser une question qu'ils n'auraient peut-être jamais osé formuler autrement : est-ce que je vis ma vie ou celle de quelqu'un d'autre ?
Utilisée comme outil d'exploration plutôt que comme grille de vérité, elle garde toute sa pertinence.

V. Ce que les ancêtres celtiques savaient
Le fil mythopoétique qui court depuis l'ouverture de cet article n'est pas une digression. Il pointe quelque chose que la psychologie moderne redécouvre par d'autres chemins.
Dans la tradition celtique - et dans de nombreuses traditions de sagesse à travers le monde -, les ancêtres ne sont pas des fantômes au sens menaçant. Ils sont des présences. Des forces qui continuent d'agir dans le flux des vivants. Et la relation juste avec eux n'est pas l'oubli, ni la peur, ni la vénération aveugle : c'est l'écoute, le discernement, et parfois la séparation bienveillante.
Ce que la tradition nomme donner une sépulture, la psychanalyse le nomme élaboration du deuil. Ce que le rite ancestral accomplit en offrant une place symbolique aux morts, la thérapie l'accomplit en permettant de nommer ce qui n'a pas eu de nom.
Les mots sont différents. L'acte est le même : il s'agit de libérer ce qui est resté en suspens. De permettre à ce qui hantait de trouver enfin son lieu de repos.
Jung, qui avait longuement médité sur les relations entre psyché individuelle et mémoire collective, l'avait pressenti : nous ne sommes pas seulement les fils et filles de nos parents. Nous sommes les héritiers d'une chaîne bien plus longue. Et certains complexes, certaines images, certaines peurs archaïques ne viennent pas de notre propre histoire : elles viennent de plus loin, transmises à travers des couches de temps que notre biographie personnelle ne couvre pas.
« La croyance aux esprits, universellement répandue, est une expression directe de la structure de l’inconscient, structure à base de complexes. Les complexes sont en effet les unités vivantes de la psyché inconsciente, dont ils permettent, à peu près seuls, de constater l’existence et la complexion. L’inconscient ne serait qu’une survivance de représentations estompées, devenues « obscures », comme dans la psychologie de Wundt, ou qu’une fringe of consciousness, comme l’appelle William James, s’il n’existait point de complexes. » C. G. Jung, 1962, L’homme à la découverte de son âme, Payot
VI. Ce que cela ouvre, en thérapie et dans la vie
Reconnaître qu'on porte peut-être quelque chose qui ne nous appartient pas entièrement est une idée qui peut d'abord déstabiliser. Elle déplace la question de la responsabilité, sans pour autant l'effacer. Car il ne s'agit pas de se défausser sur ses ancêtres. Il s'agit de cesser de porter seul ce qui est une histoire collective.
Le travail thérapeutique, dans cette perspective, devient un acte de séparation bienveillante. Non pas une trahison des ancêtres, mais un geste de respect envers eux et envers soi-même. Rendre à l'histoire familiale ce qui lui appartient ; cesser de répéter ce qui n'a jamais été conclu ; permettre au deuil de se faire, même tardivement, même symboliquement.
Dans l'espace du Rêve Éveillé Libre, des figures ancestrales surgissent parfois spontanément : des silhouettes, des présences, des visages qu'on ne reconnaît pas et qui pourtant semblent familiers. La méthode ne les convoque pas. Elle laisse venir. Et lorsqu'elles arrivent, la rencontre avec ces images peut permettre quelque chose d'inattendu : une réconciliation intérieure qui n'avait pas besoin d'être comprise pour être réelle.
VII. Un même territoire intérieur
Les peuples anciens n'avaient pas tort. Ce qu'ils appelaient fantômes, revenants, esprits des aïeux, nous l'appelons transmission épigénétique, crypte psychique, loyauté invisible. Les mots ont changé. La carte a été redessinée. Mais le territoire est le même.
Certaines choses ont besoin d'être vues pour cesser de hanter. Certains silences ont besoin d'être entendus - même si les mots manquent encore - pour que quelque chose se libère.
Et parfois, la question la plus libératrice qu'on puisse se poser n'est pas : pourquoi suis-je ainsi ?
Mais : est-ce que ce que je porte est vraiment le mien ?
Ces questions résonnent en vous ? Je vous invite à explorer ce que votre histoire familiale vous a peut-être transmis, en consultation au cabinet à Spézet, ou en téléconsultation partout en France.
Prendre rendez-vous
Sources
-
Abraham, N., & Torok, M. (1978). L'écorce et le noyau. Flammarion.
-
Yehuda, R., Daskalakis, N. P., Bierer, L. M., et al. (2016). Holocaust exposure induced intergenerational effects on FKBP5 methylation. Biological Psychiatry, 80(5), 372–380.
-
Yehuda, R., & Lehrner, A. (2018). Intergenerational transmission of trauma effects: putative role of epigenetic mechanisms. World Psychiatry, 17(3), 243–257.
-
Schützenberger, A. A. (1993). Aïe, mes aïeux ! Liens transgénérationnels, secrets de famille, syndrome d'anniversaire, transmission des traumatismes et pratique du génosociogramme. Desclée de Brouwer.
-
Jung, C. G. (1962). L’homme à la découverte de son âme, Payot.
- Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory. Norton. (pour le versant neurosciences du trauma transmis)

0 commentaire