Ce que le corps garde : mémoire somatique et vérité du trauma

par Monique Tedeschi | Juil 9, 2026 | Psychotrauma | 0 commentaire

I. Mémoire somatique : le corps entre en scène

Arrêt sur image de la mémoire somatique.

Elle est assise en face de moi depuis vingt minutes. Elle parle bien, avec précision. Elle a fait du travail sur elle-même, dit-elle. Elle a compris des choses, beaucoup de choses.

Et pourtant, depuis ce matin, elle ne sait pas pourquoi elle a du mal à respirer. Quelque chose dans le trajet, peut-être, dit-elle. Une odeur dans la rue ? Rien de particulier.

Son thorax se soulève à peine. Son corps est verrouillé, comme s'il n'était pas présent, habité. Ses mains sont posées à plat sur ses cuisses, très sagement. Elle sourit en me disant qu'elle va bien.

Le corps, lui, raconte autre chose.

Il n'a pas oublié. Il ne sait pas faire semblant.

Il est figé, dans le passé.

II. Ce que nous appelons « oublier »

Nous vivons dans une culture qui valorise le dépassement. « Tourne la page. » « C'est du passé. » « Il faut aller de l'avant. » Ces injonctions sont bien intentionnées. Elles reposent sur une conviction profonde : si l'esprit décide de lâcher, le corps suivra.

Sauf que ce n'est pas ainsi que fonctionne la mémoire humaine.

La neuropsychologie distingue depuis plusieurs décennies deux grands registres mémoriels. La mémoire déclarative : celle dont on parle, celle qu'on peut raconter, dater, contextualiser, relève principalement de l'hippocampe et du cortex préfrontal. C'est la mémoire du « je me souviens que… ». Elle peut, en effet, s'estomper. On peut apprendre à ne plus y revenir.

Mais il existe une autre mémoire, plus ancienne et plus silencieuse. La mémoire implicite - ou mémoire procédurale - ne passe pas par le langage. Elle réside dans les automatismes, les réflexes, les seuils de tolérance. Elle s'est constituée bien avant que nous sachions mettre des mots sur ce qui nous arrivait. Et les expériences qui ont été vécues dans un état de grande activation émotionnelle- effroi, impuissance, sidération - s'y impriment d'une manière particulière.

Elles ne se rangent pas dans le passé. Elles restent actives.

« La dissociation est l’essence même du traumatisme. L’expérience insurmontable st clivée, fragmentée : les émotions, les sons , les images, les pensées et les sensations physiques qui y sont liées acquièrent une existence autonome. Les fragments de mémoire sensoriels font intrusion dans le présent, où ils sont revécus littéralement. Tant que le traumatisme n’est pas résolu, les hormones du stress que le corps secrète pour se protéger continuent à circuler, et la personne ne cesse de rejouer les gestes défensifs et les réponses émotionnelles.

[…]

Un événement traumatique a un début et une fin – à un moment donné, ça s’arrête. Mais, pour les traumatisés, un flash-back peut survenir à tout moment, qu’lis dorment ou qu’ils veillent. Ils n’ont aucun moyen de savoir quand il se reproduira ni combien de temps il va durer ». Bessel van der Kolk, 2021, pp. 96-97

III. Le corps comme archive vivante

Ce que nous appelons communément « traumatisme » n'est pas un souvenir douloureux. C'est une réponse suspendue.

Lorsque le système nerveux perçoit une menace - réelle ou ressentie comme telle - il déclenche une réaction de survie : fuite, combat, ou, quand les deux sont impossibles, figement. Cette réponse est automatique, rapide, et d'une efficacité remarquable. Elle ne passe pas par la pensée consciente. Elle ne demande pas la permission.

Dans des circonstances ordinaires, une fois le danger écarté, le système nerveux revient à son état de base : une sorte de tremblement interne se décharge, la respiration se libère, le corps retrouve sa fluidité. Ce cycle se complète.

Mais parfois, le cycle ne se termine pas. L'intensité de l'expérience est trop grande, le contexte ne permet pas la décharge, ou aucun filet de sécurité relationnel ne vient amortir le choc. Alors la réponse reste en suspension. Le système nerveux autonome reste en alerte, même quand la menace a disparu depuis longtemps. Il guette. Il anticipe. Il se contracte avant même qu'on comprenne pourquoi.

Le thérapeute américain Peter Levine, fondateur de la Somatic Experiencing, l'a formulé avec justesse : le traumatisme n'est pas dans l'événement, il est dans le système nerveux.

Stephen Porges, avec sa théorie polyvagale, a apporté un éclairage complémentaire essentiel : notre système nerveux hiérarchise en permanence les signaux de sécurité et de danger, souvent à notre insu. Il lit les visages, les intonations, les espaces, les silences. Et il répond en conséquence : en ouvrant ou en fermant, en reliant ou en isolant, en permettant ou en interdisant.

Ce que nous interprétons parfois comme un « problème de caractère », comme l'hypervigilance, le retrait, la rigidité, la difficulté à faire confiance, est souvent la sagesse ancienne d'un système nerveux qui a appris à survivre dans des conditions difficiles.

« Chez les humains, contrairement aux animaux qui ne possèdent pas un néo-cortex très développé venant entraver le retour au fonctionnement normal, le traumatisme survient parce qu’un cycle instinctuel a été initié et qu’il ne lui est pas permis de se terminer. Lorsque le néo-cortex prend le dessus sur les réponses instinctuelles qui initieraient l’achèvement de ce cycle, nous devenons traumatisés ». Peter Levine, 2019, p 86

IV. La distinction qui change tout

Voici ce qui me semble fondamental à comprendre, et qui peut transformer le regard qu'on pose sur soi-même :

Le corps ne se souvient pas au sens où nous entendons ce mot. Il ne « pense à » ce qui s'est passé. Il répond encore comme si cela se passait maintenant.

Cette nuance n'est pas un détail. Elle change tout.

Quand le corps se fige à l'entrée d'une salle de réunion, ce n'est pas de la faiblesse. C'est une mémoire de danger. Quand il se contracte à l'approche d'une certaine voix, d'une certaine lumière, d'une certaine posture, ce n'est pas de l'irrationnel. C'est une archive qui se rejoue.

Jung parlait de l'ombre comme de cette part de nous-mêmes que nous n'avons pas pu ou voulu regarder, que nous avons repoussée dans l'obscurité. Le corps est, d'une certaine façon, l'ombre faite chair. Il contient ce que la conscience préférerait ne pas savoir. Non par malveillance, mais parce qu'il garde ce que la psyché n'a pas pu intégrer seule.

Ce qu'il garde n'est pas une trahison. C'est une fidélité à l'expérience vécue. Une tentative de protection qui a traversé le temps.

V. Ce que cela ouvre, en thérapie et ailleurs

Comprendre que la mémoire du corps est réelle, qu'elle n'est pas le signe d'une fragilité constitutionnelle, ni d'une volonté défaillante, change fondamentalement ce qu'on peut espérer d'un accompagnement.

Il ne s'agit pas de convaincre le corps d'avoir tort. Il s'agit de lui permettre de conclure ce qu'il n'a pas pu terminer.

C'est là qu'une approche comme le Rêve Éveillé Libre trouve toute sa pertinence. Non pas parce qu'il s'agirait de plonger dans les profondeurs pour « remonter » des souvenirs ; ce n'est ni l'intention ni le processus de la méthode. Mais parce que l'image intérieure, celle qui surgit dans l'espace semi-hypnagogique du rêve éveillé, parle la même langue que le corps. Elle contourne les défenses du langage rationnel. Elle rejoint des niveaux d'expérience où les mots n'avaient pas encore cours.

La rencontre avec une image peut parfois faire ce que des années d'analyse verbale n'ont pas réussi à accomplir : permettre à quelque chose d'anciennement figé de se remettre en mouvement.

Je ne dis pas cela pour promettre quoi que ce soit. La thérapie n'est pas une promesse. C'est un espace. Ce qui s'y passe appartient à chaque personne, dans son propre rythme.

Mais je le dis parce que j'ai expérimenté, vu, et continue de voir, à quel point le corps, quand on lui accorde enfin de la considération, n'attend que cela : être reçu, non corrigé.

VI. Retour à la scène

Elle est toujours assise en face de moi, après avoir rêvé. Elle sourit, détendue, et ses mains sont volubiles, animées. Sa poitrine respire amplement, comme si un poids l’avait quitté. Elle me regarde, un peu surprise.

Quelque chose bouge, dit-elle. Elle ne sait pas encore quoi.

Le corps, lui, a déjà commencé.

Il n'oublie pas, mais il peut, lui aussi, apprendre à respirer autrement. Pas en effaçant. En intégrant. En laissant l'histoire trouver sa place dans le corps, plutôt que de la laisser le gouverner depuis l'ombre.

C'est cela, peut-être, ce que nous cherchons : non pas une mémoire silencieuse, mais une mémoire réconciliée, une mémoire somatique accueillie et entendue.

Vous reconnaissez quelque chose dans ces lignes ? Je vous invite à explorer ensemble ce que votre corps porte — en consultation au cabinet à Spézet, ou en téléconsultation partout en France.

Sources sur les mémoires somatiques :

Crédits photos :

Sur Pixabay

 

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