Pourquoi l'appartenance peut coûter plus cher que la liberté
Elle en parle depuis des mois. Elle sait. Elle peut nommer les mécanismes, décrire les répétitions, identifier ce que ce milieu lui coûte : en énergie, en estime, en joie soustraite... Elle a lu. Elle a réfléchi. Elle est loin d'être naïve.
Et pourtant, elle reste.
Pas par masochisme. Pas par manque de courage. Elle reste parce que partir - vraiment partir - lui semble plus insurmontable que de continuer à endurer. Parce qu'il y a dans ce groupe, dans cette famille, dans ce couple, quelque chose qui la tient d'une façon qu'aucune analyse n'a encore réussi à défaire.
En séance, on rencontre souvent cette figure. Quelqu'un qui souffre avec lucidité. Qui voit et qui reste quand même.
Il y a là non pas une énigme à résoudre, mais une vérité à comprendre, car si tant d'êtres humains préfèrent la douleur connue à la liberté inconnue, c'est qu'il existe des raisons profondes, cohérentes, inscrites dans la chair et dans l'histoire.
Ce n'est pas une défaillance. C'est une logique. Et cette logique mérite d'être entendue avant d'être interrogée.
I. Ce que le cerveau appelle « danger »
Commençons par le plus concret : le corps.
Nos cerveaux sont des organes de survie sociale. Pendant des centaines de milliers d'années, l'exclusion du groupe signifiait la mort, au sens littéral du terme. Pas de nourriture, pas de protection, pas d'avenir. Le lien avec le groupe n'était pas un confort psychologique. C'était une condition biologique.
Cette histoire s'est inscrite dans notre neurologie. L
es travaux de Naomi Eisenberger et Matthew Lieberman, menés à l'Université de Californie, ont montré quelque chose de frappant : lorsqu'un individu vit une situation d'exclusion sociale - même lorsqu’elle est simulée dans un protocole expérimental -, les zones cérébrales activées sont les mêmes que lors d'une douleur physique.
Le cortex cingulaire antérieur, impliqué dans le traitement de la souffrance corporelle, s'allume face au rejet social avec la même intensité.
L'exclusion fait mal. Neurologiquement et pas seulement métaphoriquement.
Et c'est précisément là que réside le paradoxe apparent : notre système nerveux ne sait pas distinguer un groupe toxique d'un groupe vital. Il calcule en termes archaïques : ensemble ou seul, lié ou coupé. Et il produit une réponse en conséquence. La perspective de quitter un groupe dysfonctionnel active les mêmes alarmes que la menace d'une séparation mortelle.
La liberté, vue depuis le cerveau limbique, ne ressemble pas à une promesse. Elle ressemble à un précipice.
Ce n'est pas qu’une image, c'est de la physiologie. Le comprendre change radicalement la façon dont on peut se regarder, ou regarder ceux qui « ne partent pas ».

II. Ce qu'on doit au groupe : les loyautés invisibles
Il y a cependant quelque chose que la neurologie seule ne capture pas entièrement.
On ne reste pas seulement parce que le cerveau a peur. On reste aussi parce qu'on le doit.
Le psychothérapeute Ivan Boszormenyi-Nagy a introduit, dans les années 1970, un concept qui éclaire puissamment ces situations : celui de loyautés invisibles. Dans tout système familial ou groupal, se tisse au fil des générations une comptabilité relationnelle silencieuse : des dettes, des mérites, des obligations implicites, qui structurent profondément nos choix bien au-delà de notre conscience.
Rester dans la souffrance du groupe peut ainsi être un acte de fidélité, non décidé, non conscient, et réel.
Je ne peux pas aller mieux que ma mère n'a jamais pu aller.
Je ne peux pas m'éloigner plus que mon père ne s'est autorisé à le faire.
Si je pars, je les abandonne, ou pire, je les trahis.
Ces pensées ne sont pas toujours formulées aussi clairement. Elles se logent plutôt dans un malaise diffus au moment de franchir certains seuils, dans une fatigue inexpliquée lorsqu'on approche de la liberté, dans cette sensation étrange de ne pas avoir le droit.
Le groupe - famille, communauté, milieu professionnel, système de croyances - est aussi une matrice identitaire. Il nous a nommés, assigné une place, fourni un récit sur qui nous sommes. Quitter ce groupe, c'est parfois risquer de ne plus savoir répondre à la question la plus simple : qui suis-je, en dehors de tout cela ?
Et cette question-là, posée dans le vide, peut être plus vertigineuse que n'importe quelle souffrance familière.
« Notre intérêt pour la loyauté, à la fois comme caractéristique d'un groupe et comme attitude personnelle, dépasse la simple notion comportementale du respect des règles.
Nous considérons que, pour être un membre loyal d'un groupe, il ne suffit pas d'obéir aux lois ou aux règles : il faut également intérioriser l'esprit des attentes du groupe et développer un ensemble d'attitudes permettant de se conformer à ces injonctions intériorisées.
Ainsi, l'individu peut finalement se trouver soumis à la fois aux attentes extérieures du groupe et aux obligations qu'il a lui-même intégrées.
Il est intéressant et pertinent, à cet égard, que Freud ait conçu le fondement dynamique des groupes comme étant lié au fonctionnement du surmoi." Ivan Boszormenyi-Nagy, Invisible Loyalties (1984), p.37, traduction personnelle
III. Le masque et le visage, Jung, la persona, le prix de l'individuation
C'est ici que l'analyse doit monter d'un cran. Parce qu'il ne s'agit pas seulement de peur neurologique ou de dette familiale. Il s'agit aussi, et peut-être surtout, de la question de l'identité.
Carl Gustav Jung a nommé persona ce masque que nous façonnons au contact du monde social. Non pas que nous soyons hypocrites ou faux, mais parce que vivre en société exige des adaptations, des ajustements, des renoncements à certaines parts de nous-mêmes jugées inacceptables ou dangereuses. Le groupe nous donne un rôle. Nous apprenons à le jouer si bien, si longtemps, que nous finissons par le confondre avec notre visage.
Et puis vient le moment - souvent douloureux, souvent déclenché par une crise - où quelque chose en nous refuse de continuer à jouer. Où une voix intérieure, discrète ou fracassante, dit : ce n'est pas moi.
Jung appelait individuation ce processus par lequel un être humain se dégage progressivement de ses identifications collectives pour advenir à lui-même. Ce n'est pas un chemin confortable. Il exige de décevoir : la famille, le groupe, les attentes sédimentées. Il exige de traverser une période de vide, de ne plus être défini par le collectif sans être encore solide dans sa propre singularité.
"La voie de l’individuation signifie : tendre à devenir un être réellement individuel et, dans la mesure où nous entendons par individualité la forme de notre unicité la plus intime, notre unicité dernière et irrévocable, il s’agit de la réalisation de son Soi, dans ce qu’il a de plus personnel et de plus rebelle à toute comparaison. On pourrait donc traduire le mot d’« individuation » par « réalisation de soi-même », « réalisation de son Soi »", C.G. Jung, Dialectique du Moi et de l'inconscient, Folio, Gallimard, 2016.
Cette traversée est précisément ce que beaucoup redoutent parfois sans le savoir. On préfère une cage familière à un ciel sans repères. Non pas parce qu'on serait lâche ou inconscient, mais parce que l'inconnu active les mêmes systèmes d'alarme que le danger.
Parce que devenir soi, vraiment, coûte quelque chose que personne ne nous a dit comment payer.
La souffrance collective, dans ce contexte, peut avoir une fonction paradoxale : elle occupe. Elle donne une raison de ne pas se retourner vers soi. Elle est douloureuse, certes — mais elle est connue. Et le connu, même quand il fait mal, offre une forme de sécurité que le nouveau ne peut pas encore garantir.

IV. Notre vérité est souvent à mi-chemin : ni condamnation, ni résignation
Il serait facile, à ce stade, de glisser vers le jugement. De sous-entendre que ceux qui restent manquent de courage, ou de conscience, ou de travail intérieur.
Ce serait une erreur clinique, humaine, et intellectuelle.
Rester dans un système douloureux est une réponse cohérente à une histoire. C'est le résultat d'une neurologie façonnée par des millions d'années d'évolution, de loyautés transmises sur plusieurs générations, d'une construction identitaire qui s'est faite avec les matériaux disponibles.
On ne choisit pas de souffrir au sein d’un groupe par masochisme. On y reste parce que, à un moment donné, c'était la seule façon de survivre, psychologiquement, et, parfois, physiquement.
Mais la cohérence d'hier n'est pas forcément la vérité de demain.
Ce qui permet le mouvement n'est presque jamais la seule volonté. La volonté seule bute contre des forces qu'elle ne voit pas. Ce qui permet le mouvement, c'est un espace - thérapeutique, symbolique, relationnel - où l'on peut expérimenter la séparation sans la vivre comme une mort. Où l'on peut commencer à se demander qui on est en dehors du groupe, sans avoir à répondre immédiatement.
C'est dans cet espace que le travail en Rêve Éveillé Libre peut trouver toute sa place. Non pas pour forcer une prise de conscience, ni pour prescrire une direction. Mais parce que l'image intérieure - celle qui surgit dans l'espace du rêve éveillé - parle une langue que le groupe n'a pas formatée.
Elle vient de plus loin, de plus profond.
Elle peut montrer ce qu'on ne savait pas encore qu'on portait. Et parfois, c'est dans la rencontre avec une image que quelque chose se dénoue, doucement, à son propre rythme, sans rupture brutale.
V. Le groupe et, au-delà, l’individu
Elle est toujours là, en face de moi. Elle n'a pas encore décidé quoi que ce soit. Et ce n'est pas ce qu'on lui demande.
Mais quelque chose dans son regard a légèrement changé. Elle se regardait comme une personne qui « ne sait pas partir ». Elle commence à se voir comme quelqu'un qui a eu des raisons très solides de rester et qui, peut-être, commence à se demander si ces raisons sont encore les siennes.
C'est suffisant pour aujourd'hui.
La liberté ne s'attrape pas. Elle se construit, lentement, dans les interstices de ce qu'on croyait inévitable. Elle commence souvent par une question posée sans certitude d'y répondre :
À quoi suis-je resté fidèle — au prix de moi-même ?
Ces questions vous habitent ? Je vous invite à en faire un point de départ, en consultation au cabinet à Spézet, ou en téléconsultation partout en France.
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Sources sur l'appartenance
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Eisenberger, N. I., Lieberman, M. D., & Williams, K. D. (2003). Does rejection hurt? An fMRI study of social exclusion. Science, 302(5643), 290–292.
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Lieberman, M. D. (2013). Social: Why Our Brains Are Wired to Connect. Crown Publishers.
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Boszormenyi-Nagy, I., & Spark, G. M. (1973). Invisible Loyalties: Reciprocity in Intergenerational Family Therapy. Harper & Row.
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Boszormenyi-Nagy, I., & Krasner, B. (1986). Between Give and Take: A Clinical Guide to Contextual Therapy. Brunner/Mazel.
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Jung, C. G. (1928). Les relations entre le moi et l'inconscient [Die Beziehungen zwischen dem Ich und dem Unbewussten]. Trad. fr. : Gallimard.
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Jung, C. G. (1921). Types psychologiques [Psychologische Typen]. Trad. fr. : Georg Éditeur.
- Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-Regulation. Norton.
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