Le cerveau qui rêve éveillé : pourquoi l’imagination est-elle indispensable à la santé psychique

par Monique Tedeschi | Juin 4, 2026 | Réflexions, Thérapie par le REL | 0 commentaire

Introduction : pourquoi le rêve est-il indispensable à notre vie 

Une personne est assise à son bureau. Dehors, la lumière change. Quelques secondes — peut-être moins — et l'esprit a déjà glissé ailleurs et rêve : une conversation d'hier qui tourne encore, une inquiétude sur demain, un souvenir d'enfance surgi sans prévenir, une image étrange et sans origine apparente.

Puis le retour. La culpabilité, parfois. Je m'éparpille. Je manque de concentration. Je devrais être plus focus.

Notre époque a une façon bien particulière de nommer cet état : distraction, perte de temps, défaut d'attention, "rêvasser" avec une connotation péjorative... Comme si l'esprit qui vagabonde était une anomalie à corriger, un bruit parasite dans le signal de la productivité.

Pourtant, les neurosciences nous disent autre chose. Nous passons près de la moitié de notre temps éveillé — soit environ huit heures par jour — dans cet état de dérive mentale. Non pas comme un dysfonctionnement, mais comme une fonction. Une fonction que le cerveau accomplit activement, silencieusement, avec une précision que nous ne soupçonnons pas.

Et si l'imagination n'était pas une fuite hors du réel, mais l'un des mécanismes les plus essentiels de notre équilibre psychique ?

C'est la question que je voudrais traverser ici — à la lumière des neurosciences, de la psychanalyse, de la psychologie analytique de Jung, et de ce que la clinique du rêve éveillé libre m'enseigne chaque jour dans mon cabinet.

I. Le cerveau ne s'arrête jamais : la vie secrète de l'esprit vagabond

Le mythe de l'attention permanente

Nous vivons dans une culture qui a érigé la concentration en vertu cardinale. Rester focus. Être dans le moment présent. Optimiser son attention. Les injonctions se multiplient — applications de productivité, techniques anti-distraction, promesses de clarté mentale — comme si l'esprit humain était une machine qu'il suffirait de bien régler.

Ce que cette culture ne dit pas, c'est que l'esprit vagabond n'est pas l'ennemi de la pensée. Il en est, peut-être, la condition.

Ce que les neurosciences ont découvert

Depuis les années 2000, les chercheurs en neurosciences ont identifié un réseau cérébral particulier, actif précisément quand nous ne faisons "rien" : le Default Mode Network, ou réseau du mode par défaut. Ce réseau s'active lors des phases de rêverie, de daydreaming, de pensée spontanée — ces moments où l'attention se relâche et où l'esprit commence à dériver.

Ce qui frappe, c'est son niveau d'activité. Le cerveau en état de rêverie n'est pas un cerveau au repos : il traite, associe, simule, réorganise. Il travaille autrement, mais il travaille.

Une étude devenue référence, publiée dans Science en 2010 par Killingsworth et Gilbert, a montré que nous passons en moyenne 46,9 % de notre temps éveillé avec l'esprit ailleurs. Près de la moitié de nos heures de veille. Ce n'est pas une exception : c'est une constante de la vie psychique humaine.

Nous avons tendance à opposer imagination et réalité, comme si l'une était le refuge de ceux qui fuient l'autre. Mais les neurosciences renversent cette évidence : l'imagination n'est pas le contraire de la réalité. Elle en est la condition. Sans elle, le cerveau serait incapable de stabiliser ce que nos yeux regardent. Ce que nous appelons "voir le réel" est déjà, en partie, un acte imaginaire.

Pourquoi l'esprit dérive

Ce vagabondage mental n'est pas aléatoire. Il remplit des fonctions précises que la recherche commence à mieux documenter : consolidation émotionnelle, anticipation des situations futures, digestion des expériences passées, élaboration créative, construction du récit de soi.

L'esprit qui dérive n'abandonne pas la réalité. Il la prépare. Il la digère. Il lui cherche du sens.

Ce que notre époque nomme distraction pourrait bien être, en réalité, l'une des formes les plus profondes de notre activité intérieure.

rêve

II. Imaginer pour survivre : le cerveau comme machine d'anticipation

Un outil façonné par l'évolution

Avant d'être un outil de créativité ou de rêverie, l'imagination est un mécanisme de survie. Le cerveau humain ne vit pas dans le présent pur ; il le simule en permanence, projetant des scénarios, testant des hypothèses, anticipant des dangers.

Cette capacité n'est pas un luxe cognitif. C'est un héritage évolutif. L'ancêtre qui imaginait le prédateur avant de le voir avait plus de chances de survivre que celui qui attendait la confrontation réelle. Nous sommes les descendants de ceux qui savaient se représenter ce qui n'était pas encore là.

Aujourd'hui, ce même mécanisme tourne en fond de scène dans nos vies ordinaires. Nous répétons mentalement une conversation difficile avant de l'avoir. Nous imaginons comment notre interlocuteur va réagir. Nous anticipons un trajet, simulons une catastrophe, envisageons une autre vie. Le cerveau ne distingue pas toujours la simulation de la réalité, et c'est précisément ce qui lui donne sa puissance.

La simulation mentale dans le quotidien

Cette activité imaginaire est si constante qu'elle passe le plus souvent inaperçue. Pourtant, elle structure profondément nos décisions et nos émotions.

Répéter intérieurement un entretien professionnel réduit l'anxiété le jour J. Anticiper une conversation conflictuelle permet d'en moduler le ton. Imaginer un scénario catastrophe — aussi inconfortable que ce soit — prépare psychiquement à y faire face. La simulation mentale est un entraînement invisible, permanent, que nous pratiquons tous sans le nommer.

C'est aussi là que l'anxiété trouve parfois son origine : non dans un danger réel et présent, mais dans une machine d'anticipation qui tourne à vide, produisant des scénarios de menace en boucle, sans possibilité de résolution. L'anxiété chronique est souvent une imagination trop active — et mal orientée.

Quand la simulation se grippe

Ce point mérite d'être dit clairement, parce qu'il a une dimension clinique directe.

Certaines personnes ayant traversé des expériences traumatiques restent prisonnières d'une simulation intérieure figée. Leur cerveau continue de rejouer la scène, d'anticiper le danger, de préparer la fuite ou la sidération, même quand le danger réel est passé. Ce n'est pas une faiblesse psychologique. C'est un mécanisme de protection qui n'a pas reçu le signal que la menace était terminée.

L'un des enjeux de l'accompagnement thérapeutique est précisément de redonner à cette machine d'anticipation sa souplesse, à savoir sa capacité à imaginer non seulement le pire, mais aussi ce qui vient après.

III. Une psyché sans rêve s'appauvrit

La fatigue imaginaire contemporaine

Il existe une forme d'épuisement dont on parle peu, parce qu'elle ressemble à du confort : la saturation par les images des autres.

Écrans allumés en continu, flux de contenus sans fin, notifications qui fragmentent chaque silence... Notre époque a organisé la disparition des temps vides. Et avec eux, la disparition de quelque chose de précieux : l'espace où l'imagination personnelle peut se déployer.

Beaucoup de personnes ne rêvent plus intérieurement. Elles consomment des images fabriquées par d'autres. Des récits pré-construits, des émotions clé en main, des scénarios déjà mis en forme. Le cerveau reçoit sans produire. Il regarde sans symboliser.

Ce n'est pas un jugement moral sur les écrans. C'est un constat physiologique et psychique : une imagination qui ne s'exerce plus s'atrophie. Comme un muscle immobilisé trop longtemps.

Burn-out et désertification intérieure

Le burn-out est souvent décrit comme un épuisement de l'action : trop de travail, trop de sollicitations, trop de charge. Mais il est aussi, et peut-être surtout, un épuisement du sens.

Les personnes en état d'épuisement profond décrivent fréquemment la même chose : une vie devenue pure gestion. Les gestes s'accomplissent, les journées se déroulent, mais quelque chose manque, comme la capacité à désirer, à se projeter, à symboliser ce qui se vit. Le futur devient flou non pas par manque d'information, mais par tarissement de l'imaginaire.

Cette désertification intérieure est un signal clinique important. Quand une personne ne parvient plus à rêver — ni la nuit, ni le jour — c'est souvent que quelque chose de fondamental dans sa vie psychique demande attention.

Ce que l'enfant nous enseigne sur le rêve

Il suffit d'observer un enfant en train de jouer seul pour comprendre ce dont il s'agit. Le jeu symbolique — faire semblant, incarner des personnages, construire des mondes avec trois cailloux et un bâton — n'est pas une activité secondaire. C'est le travail principal de l'enfance. C'est par là que se construisent la psyché, la capacité à symboliser, la tolérance à la frustration, l'accès aux émotions complexes.

L'enfant qui joue imagine. Et en imaginant, il se construit.

Ce que l'enfant fait naturellement, l'adulte moderne l'étouffe souvent, par manque de temps, par peur du vide, par habitude du flux. Et le pire est que notre société est organisée de sorte que cette merveilleuse capacité soit aussi retirée aux enfants de par des politiques qui s'inscrivent totalement à contre-sens de la vie et du développement de l'enfant...

Retrouver une relation vivante à l'imagination n'est pas une régression. C'est un retour à quelque chose d'essentiel que la vie contemporaine a recouvert.

IV. Psychologie et imagination : quand l'image devient langage de l'âme

Freud et la vie imaginaire

Sigmund Freud a été l'un des premiers à prendre au sérieux ce que l'esprit produit quand il vagabonde. Rêves nocturnes, fantasmes diurnes, lapsus, scénarios inconscients, etc... Tout cela n'était pas pour lui du bruit mental à éliminer, mais un langage à déchiffrer.

Dans sa conception, le fantasme n'est pas une fuite hors du réel. C'est une tentative de l'appareil psychique pour accomplir symboliquement ce que la réalité ne permet pas : apaiser une tension, combler un manque, rejouer une scène pour la transformer. L'imagination, chez Freud, est au service de la vie psychique. Elle travaille, même quand elle semble errer.

Cette intuition fondatrice a ouvert une voie : les productions imaginaires de l'esprit ont un sens. Elles méritent d'être entendues, non pas interprétées à la hâte, mais accueillies avec attention.

Jung et les images intérieures

Carl Gustav Jung est allé plus loin encore. Pour lui, les images intérieures ne sont pas seulement des traces du passé personnel ; elles sont des manifestations vivantes de l'inconscient, portant en elles une sagesse que la conscience rationnelle ne peut pas toujours atteindre seule.

Jung a développé la notion d'imagination active : une pratique délibérée de dialogue avec les images spontanées de l'inconscient — figures, paysages, symboles — non pour les analyser immédiatement, mais pour les laisser se déployer, leur parler, les laisser répondre. Ce n'est pas de la rêverie passive. C'est une rencontre.

Les archétypes — ces grandes figures universelles qui traversent les mythes, les contes et les rêves de l'humanité — sont pour Jung des structures profondes de la psyché. Les retrouver dans ses propres images intérieures, c'est renouer avec quelque chose qui dépasse l'histoire personnelle et touche à ce que nous partageons en tant qu'êtres humains.

"L'imagination est plus importante que la connaissance, parce que le savoir est limité." Cette phrase d'Einstein, que Jung n'aurait pas désavouée, dit quelque chose d'essentiel : la pensée rationnelle explore ce qui est déjà cartographié. L'imagination, elle, s'avance vers ce qui n'a pas encore de nom.

Le rêve éveillé libre en clinique

C'est dans cette lignée que s'inscrit le rêve éveillé libre, la méthode au cœur de ma pratique.

Le rêve éveillé libre n'est ni de l’hypnose, ni de la visualisation guidée, ni de la méditation. C'est un espace particulier : la personne, les yeux fermés, dans un état de relaxation légère, laisse surgir des images spontanées, sans les chercher, sans les construire volontairement. Mon rôle n'est pas de les interpréter à sa place, mais d'accompagner le voyage, de maintenir la présence, de permettre que le processus se déploie à son propre rythme.

Ce qui émerge alors est souvent surprenant. Des images inattendues, des figures symboliques, des scènes qui semblent venir de loin. Et dans cet espace, quelque chose se dépose, se réorganise, trouve parfois une résolution que les mots seuls n'auraient pas permise.

Les images ne sont pas des fantaisies inutiles. Elles contiennent parfois des vérités émotionnelles impossibles à dire autrement, des nœuds qui se défont, des deuils qui s'amorcent, des forces intérieures qui se révèlent, des traumas qui se disent, enfin. La psyché, quand on lui en donne la permission, sait souvent où elle a besoin d'aller.

Conclusion

L'imagination n'est pas une fuite : c'est une respiration psychique

Nous avons traversé beaucoup de territoire dans cet article. Le cerveau qui dérive et travaille en secret. La machine d'anticipation qui nous protège et parfois nous piège. La psyché qui s'appauvrit quand on lui retire ses espaces vides. Les images intérieures que Freud et Jung ont appris à écouter. Et cet espace particulier qu'est le rêve éveillé libre, où l'imagination devient outil de soin.

Ce que tout cela dit, au fond, c'est simple : l'imagination n'est pas un luxe. Ce n'est pas non plus une faiblesse, un défaut d'attention, un trait de caractère des rêveurs invétérés. C'est une fonction vitale de la psyché humaine, aussi nécessaire que le sommeil, aussi fondamentale que le langage.

Et pourtant, nous vivons dans une époque qui la comprime, la remplace, la décourage. Qui préfère la performance à la rêverie, la saturation au silence, la consommation d'images à leur production intérieure.

Redonner de l'espace à l'imagination — la sienne, celle de ses enfants, celle de ses patients — c'est un acte de soin. Un acte presque politique, dans un monde qui a tendance à ne valoriser que ce qui se mesure et se produit.

Une psyché humaine a besoin d'espaces inutiles en apparence. Des clairières intérieures où rien ne se produit immédiatement. C'est souvent là pourtant que naissent les réorientations profondes, les intuitions, les guérisons discrètes et les futurs possibles.

Sources :

  • Killingsworth & Gilbert, A Wandering Mind Is an Unhappy Mind, Science, 2010.

  • Einstein, entretien publié dans The Saturday Evening Post en 1929. 

  • CG Jung, 2002, L'Homme et ses symboles, Robert Laffont.

  • S. Freud, 2013, L'Interprétation du rêve, Point Essais.

 

Crédits photos : Moshehar, Willgard, Tylijura, HK1993 sur Pixabay

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